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OEUVRES
CO >l PL ETE s
VICTOR HUGO,
DE L ACADEJIIE FRANÇAISE.
LES VOIX INTÉRIEURES.
Nouvelle Édition*
I
PARIS.
E. MICHAUD, ÉDITEUR,
BOOljEVAHD SAINT-MARTIi\ , 2 ;
Et au s.égô de la Sociélé pour l'exploitalion des (Eavres t Victor Hugo , :m Cunei et C" ,
RUE >iOS>IEtM-LE-l'RiSCE, 49.
1843.
•
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in 2010 with funding from ^^
University.of Ottawa
5
littp://www.arcliive.org/details/lesvoixintrieOOIiugo
JOSEPH-LÉOPOLD-SKiISBERT ,
HUGO,
COMTE
LIEUTE^ANT-GENERAL DES ARMEES DU ROI.
NÉ EN nili.
VOLONTAIRE EN 1791.
COLONEL EN 1803.
GÉVÉRAL DE BRIGADE EN 1809.
GOUVERNEUR DE PROVINCE EN 1810.
LIEUTENANT-GÉNÉRAL EN 1825.
MORT EN 1828.
NON INSCRIT SUR L'ARC DE L'ÉTOILE.
SriN riLS KïSl'tCll tl\ ,
V. H.
La Porcia de Shakspeare parle quelque part de
cette musique que tout homme a en soi. — Malheur,
dit-elle, à qui ne l'entend pas ! — Cette musique,
la nature aussi l'a en elle. Si le livre qu'on va lire
est quelque chose, il est l'écho, bien confus et
bien affaibli sans doute, mais fidèle, l'auteur le
Vlll
croit, de ce chant qui répond en nous au chant
que nous entendons hors de nous.
Au reste, cet écho intime et secret étant, aux
yeux de l'auteur, la poésie même , ce volume , avec
quelques nuances nouvelles peut-être et les déve-
loppements que le temps a amenés, ne fait que
continuer ceux qui l'ont précédé. Ce qu'il con-
tient, les autres le contenaient; à cette différence
près que dans les Orientales j par exemple, la fleur
serait plus épanouie, dans les Voix intérieures,
la goutte de rosée ou de pluie serait plus cachée.
La poésie, en supposant que ce soit ici le lieu de
prononcer un si grand mot, la poésie est comme
Dieu : une et inépuisable.
Si l'homme a sa voix, si la nature a la sienne,
les événements ont aussi la leur. L'auteur a tou-
jours pensé que la mission du poète était de fondre
dans un même groupe de chants cette triple pa-
role qui renferme un triple enseignement, car la
première s'adresse plus particulièrement au cœur,
IV
la seconde à l'âme, la troisième à l'esprit. Très
radios.
Et puis, dans l'époque où nous vivons, tout
l'homme ne se retrou ve-t-il pas là? N'est-il pas
entièrement compris sous ce triple aspect de notre
vie : le foyer, le champ , la rue? Le foyer, qui est
notre cœur même; le champ, où la nature nous
parle; la rue, où tempête, à travers les coups de
fouet des partis , cet embarras de charrettes qu'on
appelle les événements politiques.
Et, disons-le en passant, dans cette mêlée
d'hommes, de doctrines et d'intérêts qui se ruent
si violemment tous les jours sur chacune des œu-
vres qu'il est donné à ce siècle de faire , le poète
a une fonction sérieuse. Sans parler même ici de
son influence civilisatrice, c'est à lui qu'il appar-
tient d'élever, lorsqu'ils le méritent, les événe-
ments politiques à la dignité d'événements his-
toriques. Il faut, pour cela, qu'il jette sur ses
contemporains ce tranquille regard que l'histoire
jelte sur le passé; il faut que, sans se laisser trom-
per aux illusions d'optique, aux mirages menteurs,
aux voisinages momentanés, il mette dès à présent
tout en perspective , diminuant ceci , grandissant
cela. Il faut qu'il ne trempe dans aucune voie de
fait. Il faut qu'il sache se maintenir, au-dessus
du tumulte, inébranlable, austère et bienveillant;
indulgent quelquefois, chose difficile, impartial
toujours, chose plus difficile encore; qu'il ait dans
le cœur cette sympathique intelligence des révolu
tions qui implique le dédain de l'émeute, ce grave
respect du peuple qui s'allie au mépris de la foule;
que son esprit ne concède rien aux petites colères
ni aux petites vanités; que son éloge comme son
blâme prenne souvent à rebours, tantôt l'esprit
de cour, tantôt l'esprit de faction. Il faut qu'il
puisse saluer le drapeau tricolore sans insulter les
fleurs de lys ; il faut qu'il puisse dans le même
livre, presque à la même page, « flétrir l'homme
<|ui a vendu une femme » et louer un noble jeune
XI
prince pour une bonne action bien faite, glorilier
la haute idée sculptée sur l'arc de l'Étoile et con-
soler la triste pensée enfermée dans la tombe de
Charles X. Il faut qu'il soit attentif à tout, sincère
en tout, désintéressé sur tout, et que, nous l'a-
vons déjà dit ailleurs , il ne dépende de rien , pas
même de ses propres ressentiments, pas même de
ses griefs personnels; sachant être, dans l'occa-
sion, tout à la fois irrité comme homme, et calme
comme poète. Il faut enfin que, dans ces temps
livrés à la lutte furieuse des opinions , au milieu
des attractions violentes que sa raison devra subir
sans dévier , il ait sans cesse présent à l'esprit ce
but sévère : Être de tous les partis par leur côté
généreux, n'être d'aucun par leur côté mauvais.
La puissance du poète est faite d'indépendance.
L'auteur, on le voit, ne se dissimule aucune
des conditions rigoureuses ôe la mission qu'il s'est
imposée, en attendant qu'un meilleur vienne. Le
résultat de l'art ainsi compris, c'est l'adoucisse-
Xll
ment des esprits et des mœurs , c'est la civilisation
même. Ce résultat, quoique l'auteur de ce livre
soit bien peu de chose pour une fonction si haute,
il continuera d'y tendre par toutes les voies ou-
vertes à sa pensée , par le théâtre comme par le
livre, par le roman comme par le drame, par
l'histoire comme par la poésie. Il tâche, il essaie,
il entreprend. Voilà tout. Bien des sympathies,
nobles et intelligentes, l'appuient. S'il réussit,
c'est à elles et non à lui que sera dû le succès.
Quant à la dédicace placée en tête de ce volume,
l'auteur, surtout après les lignes qui précèdent,
pense n'avoir pas besoin de dire combien est calme
et religieux le sentiment qui l'a dictée. On le
comprendra , en présence de ces deux monuments,
le trophée de l'Étoile, le tombeau de son père ,
l'un national, l'autre domestique, tous deux sa-
crés , il ne pouvait y avoir place dans son âme que
pour une pensée grave, paisible et sereine. Il si-
gnale une omission, et, en attendant qu'elle soil
XI [I
réparée où elle doit l'être, il la répare ici autant
qu'il est en lui. Il donne à son père cette pauvre
feuille de papier, tout ce qu'il a, en regrettant de
n'avoir pas de granit. Il agit comme tout autre
agirait dans la même situation. C'est donc tout
simplement un devoir qu'il accomplit, rien de
plus, rien de moins, et qu'il accomplit comme
s'accomplissent les devoirs, sans bruit, sans co-
lère, sans étonnement. Personne ne s'étonnera
non plus de le voir faire ce qu'il fait. Après tout,
la France peut bien, sans trop de souci, laisser
tomber une feuille de son épaisse et glorieuse
couronne; cette feuille, un lils doit la ramasser.
Une nation est grande, une famille est petite; ce
qui n'est rien pour l'une est tout pour l'autre. La
France a le droit d'oublier, la famille a le droit
de se souvenir.
24 juin 1857. Paris.
LES VOIX INTÉRIEURES.
L
Ce siècle est grand et fort; un noble instinct le mène.
Partout on voit marcher l'Idée en mission ;
Et le bruit du travail, plein de parole humaine,
Se mêle au bruit divin de la création.
Partout, dans les cités et dans les solitudes,
L'hommeest fidèle au lait dont nous le nourrissions;
1=
4 LES VOIX
l^t dans l'informe bloc des sombres muhiUides
La pensée en rêvant sculpte des nations.
L'échafaud vieilli croule, et la Grève se lave.
L'émeute se rendort. De meilleurs jours sont prêts.
Le peuple a sa colère et le volcan sa lave
Qui dévaste d'abord et qui féconde après.
Des poètes puissants, têtes par Dieu touchées,
Nous jettent les rayons de leurs fronts inspirés.
L'art a de frais vallons où les âmes penchées
Boivent la poésie à des ruisseaux sacrés.
Pierre àpicrre,ensongeantauxvieillesmœurséteintcs,
Sous la société qui chancelle à tous vents.
Le penseur reconstruit ces deux colonnes saintes.
Le respect des vieillards et l'amour des enfants.
IMÉRIEUllES. 5
Le devoir, iils du droit, sous nos toits domestiques
Habite comme un hôte auguste et sérieux ,
Les mendiants groupés dans l'ombre des portiques
Ont moins de haine au cœur et moins de flamme aux yeux.
L'austère vérité n'a plus de portes closes.
Tout verbe est déchiffré. Notre esprit éperdu,
Chaque jour, en lisant dans le livre des choses,
Découvre à l'univers un sens inattendu.
O poètes ! le fer et la vapeur ardente
Effacent de la terre, à l'heure où vous rêvez ,
L'antique pesanteur, à tout objet pendante ,
Qui sous les lourds essieux broyait les durs pavés.
L'homme se fait servir par l'aveugle matière.
H pense, il cherche, il crée! A son souille vivant
6 LES VOIX INTÉRIEURES.
Les germes dispersés dans la nature entière
Tremblent comme frissonne une forêt au vent!
Oui, tout va, tout s'accroît. Les heures fugitives
Laissent toutes leur trace. Un grand siècle a surgi.
Et , contemplant de loin de lumineuses rives,
L'homme voit son destin comme un fleuve élargi.
Mais parmi ces progrès dont notre âge se vante,
Dans tout ce grand éclat d'un siècle éblouissant,
Une chose, ô Jésus, en secret m'épouvante ,
C'est l'écho de ta voix qui va s'aflaiblissant.
Avril 18S7.
SUNT LACRYM^ RERUM.
II.
SUNT LACRYMyE RERUM.
Il est mort. Rien de plus. Nul groupe populaire
Urne d'où se répand l'amour et la colère,
N'a jeté sur son nom pitié, gloire ou respect.
Aucun signe n'a luit. Rien n'a changé l'aspect
De ce siècle orageux, mer de récifs bordée,
Où le fait, ce flot sombre, écume sur l'idée.
10 LES VOIX
Mul temple n'a gémi dans nos villes. JNul glas
N'a passé sur nos fronts criant : Hélas ! hélas !
La presse aux mille voix, cette louve hargneuse,
A peine a retourné sa tête dédaigneuse ;
jNous ne l'avons pas vue, irritée et grondant ,
Donner à cette pourpre un dernier coup de dent.
Et chacun vers son but, la marée à la grève,
La foule vers l'argent, le penseur vers son rêve.
Tout a continué de marcher , de courir ,
Et rien n'a dit au monde : Un roi vient de mourir !
II.
Sombres canons rangés devant les Invalides,
Comme des sphinx au pied des grandes pyramides.
Dragons d'airain, hideux, verts, énormes, béants,
Gardiens de ce palais, bâti pour des géants.
INTÉRIEURES. 11
Qui dresse et fait au loin reluire à la lumière
Un casque monstrueux sur sa tête de pierre !
A ce bruit qui jadis vous eût fait rugir tous,
— LeroideFrance est mort! — D'où vientqu'aucunde vous,
Comme un lion captif qui secouerait sa chaîne,
Aucun n'a tressailli sur sa base de chêne,
Et n'a, se réveillant par un subit effort,
Dit à son noir voisin : — Le roi de France est mort! —
D'où vient qu'il s'est fermé sans vos salves funèbres,
Ce cercueil qu'on clouait là-bas dans les ténèbres?
Et que rien n'est sorti de vos mornes affûts ,
Pas même, o canons sourds, ce murmure confus
Qu'au vague battement de ses ailes livides
Le vent des nuits arrache à des armures vides ?
C'est que, prostitués dans nos troubles civils.
Vous êtes comme nous fiers, sonores et vils!
C'est que, rouilles, vieillis, rivés à votre place,
Toujours agenouillés devant tout ce qui passe.
Retirés des combats, et dans ce coin obscur
Par des soldats boiteux gardés sous un vieux mur,
12 LES VOIX
Vains foudres de parade oubliés de rarniée,
A.utour de tout vainqueur faisant de la fumée,
Réservés pour la pompe et la solennité,
Vous avez pris racine en cette lâcheté!
Soyez flétris ! canons que la guerre repousse,
Dont la voix sans terreur dans les fêtes s'émousse,
Vous qui glorifiez de votre cri profond
Ceux qui viennent, toujours, jamais ceux qui s'en vont!
Vous qui, depuis trente ans, noirscourtisansdebronze.
Avez, comme Henri Quatre adorant Louis Onze,
Toujours tout applaudi, toujours tout salué,
Vous taisant seulement quand le peuple a hué!
Lâches, vous préférez ceux que le sort préfère;
Dans le moule brûlant le fondeur pour vous faire
Mit rétain et le cuivre et l'oubli du vaincu ;
Car qui meurt exilé pour vous n'a pas vécu !
Car vos poumons de fer, où gronde une âpre haleine.
Sont muets pour Goritz comme pour Sainte-Hélène !
Soyez flétris!
l.M'ÉRIEURES. lo
Mais non. C'est à nous, insensés,
Que le mépris revient. Vous nous obéissez.
Vous êtes prisonniers, et vous êtes esclaves.
La guerre qui vous lit de ses bouillantes laves
Vous fit pour la bataille, et nous vous avons pris
Pour vous éclabousser des fanges de Paris,
Pour vous sceller au seuil d'un palais centenaire ,
Et pour vous mettre au ventre un éclair sans tonnerre!
C'est nous qu'il faut flétrir, nous qui, déshonorés,
Donnons notre àme abjecte à ces bronzes sacrés.
iNouspassonsdansl'opprobre; hélas, ilsy demeurent!
Mornes captifs! le jouroù des rois proscrits meurent.
Vous ne pouvez, jetant votre fumée à flots,
Prolonger sur Paris vos éclatants sanglots.
Et, pareils à des chiens liés à des murailles,
D'un hurlement plaintif suivre leurs funérailles!
Muets, et vos longs cous baissés vers les pavés.
Vous restez là pensifs, et, tristes, vous rêvez
Auxhommes, froids esprits, cœurs bas, âmes douteuses,
Qui font faire à l'airain tant de choses honteuses!
lit LES VOIX
m.
\ousvous taisez. — Maismoi, moi, dont parfois le chant
Se refuse à l'aurore et jamais au couchant,
Moi que jadis à Reims Charle admit comme un hôte,
Moi qui plaignis ses maux, moi qui blâmai sa faute,
Je ne me tairai pas. Je descendrai, courbé,
Jusqu'au caveau profond où dort ce roi tombé ;
Je suspendrai ma lampe à cette voûte noire ;
Et sans cesse, à côté de sa triste mémoire.
Mon esprit, dans ces temps d'oubli contagieux,
Fera veiller dans l'ombre un vers religieux !
Et que m'importe à moi qui, déployant mon aile ,
Touche parfois d'en bas à la lyre éternelle.
INTÉRIEURES. 15
A moi qu i n'ai d'amour que pour l'ondeet les champs,
Et pour tout ce qui souffre, excepté les méchants;
A moi qui prends souci, quand la nef s'aventure,
De tous les matelots risqués dans la mâture,
Et dont la pitié grave hésite quelquefois
De la sueur du peuple à la sueur des rois,
Que m'importe après tout que depuis six années
Ce roi fût retranché des tètes couronnées,
Froide ruine au bord de nos flots écumants,
Vain fantôme penché sur les événements!
Qu'il ne changeât de rien ni le poids ni le nombre,
Que, rasédès long-temps, son front plongeât dansl'ombre,
Et que déjà, vieillard sans trône et sans pavois,
Il eût subi l'exil, première mort des rois!
Je le dirai, sans peur que la haine renaisse,
Son avènement pur eut pour sœur ma jeunesse;
Saint- Remy nous reçut sous son mur triomphant
Tousdeuxlemême jour, lui vieux, moi presqueenfant ;
Et moi je ne veux pas, harpe qu'il a connue.
Qu'on mette mon roi mort dans une bière nue !
16 LES VOIX
Tandis qu'au loin la foule emplit l'air de ses cris,
L'auguste Piété, servante des proscrits,
Qui les ensevelit dans sa plus blanche toile ,
N'aura pas, dans la nuit que son regard étoile.
Demandé vainement à ma pensée en deuil
Un lambeau de velours pour couvrir ce cercueil !
IV.
Oh! que Versaille était superbe
Dans ces jours purs de tout affront
Où les prospérités en gerbe
S'épanouissaient sur son front!
Là , tout faste était sans mesure 5
Là , tout arbre avait sa parure ;
Là , tout homme avait sa dorure 5
Tout (lu iiiaîlrc! suivait la loi.
INTÉRIEURES. 17
Comme au même but vont cent routes,
Là les grandeurs abondaient toutes ;
L'Olympe ne pendait aux voûtes
Que pour compléter le grand roi!
Vers le temps où naissaient nos pères
Versailles rayonnait encor.
Les lions ont de grands repaires 5
Les princes ont des palais d'or.
Chaque fois que , foule asservie ,
Le peuple au cœur rongé d'envie
Contemplait du fond de sa vie
Ce lier château si radieux,
Rentrant dans sa nuit plus livide,
Il emportait dans son œil vide
Un éblouissement splendide
De rois , de femmes et de dieux !
18 LES VOIX
Alors riaient dans l'espérance
Trois enfants sous ces nobles toits ,
Les deux Louis , aînés de France ,
Le beau Charles, comte d'Artois.
Tous trois nés sous les dais de soie ,
Frêles enfants , mais pleins de joie
Comme ceux qu'un chaud soleil noie
De rayons purs sous le ciel bleu.
Oh! d'un beau sort quelle semence !
Près d'eux le roi d'où tout commence
Au-dessous d'eux le peuple immense,
Au-dessus la bonté de Dieu !
Qui leur eût dit alors l'austère destinée?
Qui leur eût dit qu'un jour cette Fiance inclinée
INTÉRIEURES. 19
Sous leurs fronts de fleurons chargés ,
Ne se souviendrait d'eux ni de leur morne histoire,
Pas plus que l'océan sans fond et sans mémoire
Ne se souvient des naufragés!
Que, chaînes, lys, dauphins, un jour les Tuileries
Verraient l'illustre amas des vieilles armoiries
S'écrouler de leur plafond nu.
Et qu'en ces temps lointains que le mystère couvre,
Un corse, encore à naître, au noir fronton du Louvre
Sculpterait un aigle inconnu !
Que leur royal Saint-Cloud se meublait pour un autre;
Et qu'en ces fiers jardins du rigide Lenôtre ,
Amour de leurs yeux éblouis ,
Beaux parcs où dans les j eux croissait leur j eune force ,
Les chevaux de Crimée un jour mordraient l'écorce
Des vieux arbres du grand Louis !
2.
20 LES VOIX
YI.
Dans ces temps radieux, clans cette aube enchantée,
Dieu! comme avec terreur leur mère épouvantée
Les eût contre son cœur pressés, pâle et sans voix,
Si quelque vision , troublant ces jours de fêtes ,
Eût jeté tout-à-coup sur ces fragiles têtes
Ce cri terrible : — Enfants! vous serez rois tous trois!
Et la voix prophétique aurait pu dire encore :
— « Enfants, que votre aurore est une triste aurore !
» Que les sceptres pour vous sont d'odieux présents!
» D'où vient donc que le Dieu qui punit Babylone
» Vous fait à pareille heure éclore au pied du trône?
» Et qu'avez-vous donc fait, ô pauvres innocents?
INTÉRIEURES. 21
» Beaux enfants qu'on berce et qu'on flatte,
«Tout surpris, vous si purs, si doux,
» Que des vieux en robe écarlate
« Viennent vous parler à genoux !
» Quand les sévères Malesherbes
» Ont relevé leurs fronts superbes ,
» Vous courez jouer dans les herbes ,
» Sans savoir que tout doit finir ,
» Et que votre race qui sombre
»> Porte à ses deux bouts couverts d'ombre
» Ravaillac dans le passé sombre ,
«Robespierre dans l'avenir.
))Dans ce Louvre où de vieux murs gardent
» Les portraits des rois hasardeux ,
» Allez voir comme vous regardent
» Charles premier et Jacques deux !
«Sur vous un nuage s'étale.
» Sol étranger , terre natale ,
22 LES VOIX
» L'émeute , la guerre fatale
» Dévoreront vos jours maudits.
» De vous trois , enfants sur qui pèse
» L'antique masure française,
>' Le premier sera Louis seize ,
» Le dernier sera Charles dix !
» Que l'aîné, peu crédule à la vie, à la gloire,
» Au peuple ivre d'amour , sache d'une nuit noire
» D'avance emplir son cœur de courage pourvu 5
" Qu'il rêve un ciel de pluie, un tombereau qui roule,
» Et là-bas , tout au fond , au-dessus de la foule ,
» Quelque étrange échafaud dans la brume entrevu!
V Frères par la naissance et par le malheur frères,
» Lesdeux autres fuiront, battus des vents contraires.
» Le règne de Louis , roi de quelques bannis ,
y> Commence dans l'exil, celui de Charle y tombe.
INTÉRIEURES. 23
» L'un n'aura pas de sacre et l'autre pas de tombe.
» A l'un Reimsdoit manquer, à l'autre Saint-Denis! »
VII
Quel rêve horrible! — C'est l'histoire.
De nos pères couchés dans les tombeaux profonds
Ce qu'aucun n'aurait voulu croire,
Nous l'avons vu, nous qui vivons!
Tous ces maux, et d'autres encore.
Sont tombés sur ces fronts de la main du Seigneur.
Maintenant croyez à l'aurore!
Maintenant croyez au bonheur!
Croyez au ciel pur et sans rides!
Saluez l'avenir qui vous ilatte si bien!
24 LES VOIX
L'avenir, fantôme aux mains vides
Qui promet tout et qui n'a rien !
0 rois ! ô familles tronquées !
Brusques écroulements des vieilles majestés!
O calamités embusquées
Au tournant des prospérités !
Tout colosse a des pieds de sable.
Votre abîme est, Seigneur, un abîme infini.
Louis quinze fut le coupable ,
Louis seize fut le puni !
La peine se trompe et dévie :
Celui qui fit le mal, c'est la loi du Très-Haut,
A le trône et la longue vie ,
Et l'innocent a l'échafaud.
INTÉRIEURES. 25
Les fautes que l'aïeul peut faire
Te poursuivront, ô fils ! en vain tu t'en défends.
Quand il a neigé sous le père
L'avalanche est pour les enfants !
Révolutions ! mer profonde !
Que de choses, hélas! pleines d'enseignement,
Dans les ténèbres de votre onde
On voit flotter confusément !
VllI.
Charles dix ! Oh ! le Dieu qui retire et qui donne
Forgea pour cette tête une lourde couronne !
L'empire était penchant , et les temps étaient durs.
Une ombre quand il vint couvrait encor nos murs,
26 LES VOIX
L'ombre de l'empereur, figure colossale.
Peuple , armée, et la France , et l'Europe vassale,
Par cette vaste main depuis quinze ans pétris,
Demandaient un grand règne, et pour remplir Paris
Ainsi qu'après César Auguste remplit Rome ,
Après Napoléon il fallait plus qu'un homme.
Charles ne fut qu'un homme. A ce faîte il eut peur.
Le gouffre attire. Pris d'un vertige trompeur.
Dans l'abîme, fermant les yeux à la lumière.
Il se précipita la tête la première.
Silence à son tombeau ! car tout vient de finir.
A peine il aura teint d'un vague souvenir
Le peuple à l'eau pareil qui passe, clair ou sombre.
Près de tout sans en prendre autre chose que F ombre !
Je n'aurai pas pour lui de reproches amers.
Je ne suis pas l'oiseau qui crie au bord des mers
INTÉRIEURES. 27
Et qui , voyant tomber la foudre des nuées ,
Jette aux marins perdus ses sinistres huées.
Des passions de tous isolé bien souvent ,
Je n'ai jamais cherché les baisers que nous vend
Et l'hymne dont nous berce avec sa voix flatteuse
La popularité, cette grande menteuse.
Aussi n'attendez pas que j'achète aujourd'hui
Des louanges pour moi par des affronts pour lui.
Qu' un autre, aux rois déchus donnant un nom sévère,
Fasse un vil pilori de leur fatal calvaire 5
Moi je n'affligerai pas plus , ô Charles dix ,
Ton cercueil maintenant que ton exil jadis !
IX.
Repose , lils de France , en ta tombe exilée !
Dormez, sire! —11 convient que cette ombre voilée,
28 LES VOIX
Que ce vieux pasteur mort sans peuple et sans troupeaux,
Roi presque séculaire , ait au moins le repos.
Qu'il ait au moins la paix où la mort nous convie,
Puisqu'il eut le travail d'une si dure vie !
Peuple , soyons cléments ! soyons forts ! oublions !
Jamais l'odeur des morts n'attire les lions.
La haine d'un grand peuple est une haine grande
Qui veut que le pardon au sépulcre descende
Et n'a pour ennemis que ceux qui sont debout.
Hélas ! quel poids encor pourrions-nous après tout
Jeter sur ce vieillard cassé par la misère
Qui dort sous le fardeau de la terre étrangère !
Roi, puissant , vous l'avez brisé ; c'est un grand pas.
Il faut l'épargner mort. Et moi, je ne crois pas
Qu'il soit digne du peuple en qui Dieu se reflète
De joindre au bras qui tue une main qui soulflète.
INTÉRIEURES. 29
Nous , pasteurs des esprits, qui , du bord du chemin ,
Regardons tous les pas que fait le genre humain,
Poètes , par nos chants , penseurs , par nos idées ,
Hâtons vers la raison les âmes atardées !
Hâtons l'ère où viendront s'unir d'un nœud loyal
Le travail populaire et le labeur royal ;
Où colère et puissance auront fait leur divorce-,
Où tous ceux qui sont fortsauront peur de leur force ,
Et d'un saint tremblement frémiront à la fois,
Rois, devant leurs devoirs, peuples, devant leurs droits!
Aidons tous ces grands faits que le Seigneur envoie
Pour ouvrir une route ou pour clore une voie ,
Les révolutions dont la surface bout ,
Les changements soudains qui font vaciller tout ,
30 LES VOIX
A dégager du fond des nuages de l'âme ,
A poser au-dessus des lois comme une flamme
Ce sentiment profond en nous tous replié
Que l'homme appelle doute et la femme pitié!
Expliquons au profit de la sainte clémence
Ces hauts événements où l'état recommence,
Etqui font, quandl'œilva des vaincusaux vainqueurs,
Trembler la certitude humaine au fond des cœurs!
Faisons venir bientôt l'heure où l'on pourra dire
Que sur le froid sépulcre on ne doit rien écrire
Hors des mots de pardon , d'espérance et de paix;
Et que, l'empereur mort comme les vieux Capets,
On a tort d'exiler , lorsque rien ne bouillonne ,
Eux de leur Saint-Denis et lui de sa Colonne.
A quoi sert , Dieu clément , cette vaine action ?
Et comment se fait-il que la Proscription
Ne brise pas ses dents au marbre de la tombe?
IN'est-ce donc pas assez que, cygne, aigle ou colombe.
Dès qu'un vent de malheur lui jette un nid de rois.
Sortant de ce bois noir qu'on appelle les lois ,
INTÉRIEURES. SI
Cette hyène , acharnée aux grandes races mortes ,
Vienne , là , sous nos murs, les ronger à nos portes !
Un jour, — mais nous serons couchés sous le gazon
Quand cette aube de Dieu blanchira l'horizon ! —
Un jour on comprendra, même en changeant de règne,
Qu'aucune loi ne peut, sans que l'équité saigne,
Faire expier à tous ce qu'a commis un seul ,
Et faire boire au fils ce qu'a versé l'aïeul.
On fera ce que nul aujourd'liui ne peut faire.
Quand un aiglon royal tombera de sa sphère
On ne l'abattra pas sur l'aigle foudroyé.
Et, tout en gardant bien le droit qu'il a payé,
De mettre le pouvoir sur un front comme un signe ,
Et de donner le trône et le Louvre au plus digne,
Un grand peuple pourra , sans être épouvanté ,
Voir un enfant de plus jouer dans la cité.
Car tous les cœurs diront : C'est une juste aumône
De laisser la patrie à qui n'a plus le trône!
32 LES VOIX INTÉRIEURES.
Alors, jetant enfin l'ancre dans un port sûr,
Ayant les biens germes sur nos maux , et l'azur
Du ciel nouveau dont Dieu nous donne la tempête,
Proscription ! nos fils broieront du pied ta tête !
Démon qui tiens du tigre et qui tiens du serpent !
Dans les prospérités invisible et rampant,
Qui , lâche et patient , épiant en silence
Ce que dans son palais le roi dit , rêve ou pense ,
Horrible, en attendant l'heure d'être lâché,
Vis , monstre ténébreux , sous le trône caché !
0 poésie ! au ciel ton vol se réfugie
Quand les partis hurlants luttent à pleine orgie ,
Quand la nécessité sous son code étouffant
Brise le fort , le faible, hélas ! l'innocent même,
Et, sourde et sans pitié, promène l'anathème
Du front blanc du vieillard au front pur de l'enfant !
3Zi LES VOIX
Tu fuis alors à tire-d'aile
Vers le ciel éternel et pur,
Vers la lumière à tous fidèle,
Vers l'innocence , vers l'azur !
" Afin que ta pureté fière
N'ait pas la fange et la poussière
Des vils chemins par nous frayés
Et que, nuages et tempêtes,
Tout ce qui passe sur nos tètes
Ne puisse passer qu'à tes pieds !
Tu sais qu'étoile sans orbite ,
L'homme erre au gré de tous les vents ;
Tu sais que l'injustice habite
Dans la demeure des vivants,
Et que nos cœurs sont des arènes
Où les passions souveraines.
Groupe horrible en vain combattu ,
Lionnrs, louves ;ilï;uiiécs,
INTÉRIEURES. S 5
Tigresses de taches semées,
Dévorent la chaste vertu !
Tout ce qui souffre est plein de haine;
Tout ce qui vit traîne un remords ;
Les morts seuls ont rompu leur chaîne
Tout est méchant , hormis les morts.
Aussi , voyant partout la vie
Palpiter de rage et d'envie,
Et que parmi nous rien n'est beau.
Si parfois, oiseau solitaire.
Tu redescends sur cette terre,
Tu te poses sur un tombeau !
Novembre 1836.
S.
ITI.
Quelle est la lin de loul? la vie, ou bien la tombe?
Est-ce l'ondeoù l'on flotte? Est-ce Toinbre où l'on tombe?
De tant de pas croisés quel est le but lointain ?
Le berceau contient-il l'homme ou bien le destin?
Sommes-nous ici-bas, dans nos maux, dans nos joies,
Des rois prédestinés ou de fatales proies?
40 LES VOIX INTÉRIEURES.
O Seigneur, dites-nous, dites-nous, ô Dieu fort,
Si vous n'avez créé l'homme que pour le sort?
Si déjà le calvaire est caché dans la crèche ?
Et si les nids soyeux, dorés par l'aube fraîche.
Où la plume naissante éclot parmi des fleurs,
Sont faits pour les oiseaux ou pour les oiseleurs?
A L'ARC DE TRIOMPHE,
IV.
A L'ARC DE TRIOMPHE.
i.
Toi dont la courbe au loin, par le couchant dorée,
S'emplit d'azur céleste, arche démesurée;
Toi qui lèves si haut ton front large et serein ,
Fait pour changer sous lui la campagne en abîme ,
Et pour servir de base à quelque aigle sublime
Qui viendra s'y poser et qui sera d'airain !
hU LES VOIX
0 vaste entassement ciselé par l'histoire !
Monceau de pierre assis sur un monceau de gloire !
Édifice inouï !
Toi que l'homme par qui notre siècle commence,
De loin, dans les rayons de l'avenir immense,
Voyait, tout ébloui !
iSon , tu n'es pas lini quoique tu sois superbe !
Non! puisqueaucun passant,dans l'ombre assis sur l'herbe.
Ne fixe un œil rêveur à ton mur triomphant ,
Tandis que , triviale , errante et vagabonde ,
Entre tes quatre pieds toute la ville abonde
Comme une fourmilière aux pieds d'un éléphant !
A ta beauté royale il manque quelque chose.
Les siècles vont venir pour ton apothéose
Qui te rapporteront.
11 manque sur ta tète un sombre amas d'anné«^s
INTERIEURES. 45
Qui pendent pêle-mêle et toutes ruinées
Aux brèches de ton front !
Il te manque la ride et l'antiquité fière,
Le passé, pyramide où tout siècle a sa pierre,
Les chapiteaux brisés, l'herbe sur les vieux fûts;
Il manque sous ta voûte où notre orgueil s'élance
Ce bruit mystérieux qui se mêle au silence,
Le sourd chuchotement des souvenirs confus !
La vieillesse couronne et a ruine achève.
Il faut à l'édifice un passé dont on rêve,
Deuil, triomphe ou remords.
Nous voulons, en foulant son enceinte pavée,
Sentir dans la poussière à nos pieds soulevée
De la cendre des morts !
A6 LES VOIX
Il faut que le fronton s'effeuille comme un arbre.
Il faut que le lichen, cette rouille du marbre,
De sa lèpre dorée au loin couvre le mur ;
Et que la vétusté, par qui tout art s'efface,
Prenne chaque sculpture et la ronge à la face.
Comme un avide oiseau qui dévore un fruit mûr.
Il faut qu'un vieux dallage ondule sous les portes.
Que le lierre vivant grimpe aux acanthes mortes.
Que l'eau dorme aux fossés;
Que la cariatide , en sa lente révolte ,
Se refuse, enfin lasse , à porter l'archivolte,
Et dise : C'est assez !
Ce n'est pas, ce n est pas entre des pierres neuves
Que la bise et la nuit pleurent comme des veuves,
ilélas ! d'un beau palais le débris est plus beau.
Pourqiio 1.) Iiino ômousso à travers la nuit snnihic
INTÉRIEURES. t\l
L'ombre par le rayon et le rayon par l'ombre ,
Il lui faut la ruine à défaut du tombeau !
Voulez-vous qu'une tour, voulez-vous qu'une église
Soient de ces monuments dont l'âme idéalise
La forme et la hauteur,
Attendez que de mousse elles soient revêtues ,
Et laissez travailler à toutes les statues
Le temps , ce grand sculpteur !
Il faut que le vieillard, chargé de jours sans nombre,
Menant son jeune fds sous l'arche pleine d'ombre,
Nomme Napoléon comme on nomme Cyrus,
Et dise en la montrant de ses mains décharnées :
« Vois cette porte énorme ! elle a trois mille années.
» C'est par là qu'ont passé des hommes disparus ! «
48 LES VOIX
Oh ! Paris est la cité mère !
Paris est le lieu solennel
Où le tourbillon éphémère
Tourne sur un centre éternel !
Paris ! feu sombre ou pure étoile !
Morne Isis couverte d'un voile !
Araignée à l'immense toile
Où se prennent les nations !
Fontaine d' urnes obsédée !
Mamelle sans cesse inondée
Où pour se nourrir de l'Idée
Viennent les générations !
INTÉRIEURES. 49
Quand Paris se met à l'ouvrage
Dans sa forge aux mille clameurs ,
A tout peuple heureux, brave ou sage,
Il prend ses lois, ses dieux, ses mœurs.
Dans sa fournaise, pêle-mêle,
Il fond, transforme et renouvelle
Celle science universelle
Qu'il emprunte à tous les humains;
Puis il rejette aux peuples blêmes
Leurs sceptres et leurs diadèmes,
Leurs préjugés et leurs systèmes,
Tout tordus par ses fortes mains!
Paris qui garde, sans y croire.
Les faisceaux et les encensoirs,
Tous les matins dresse une gloire.
Éteint un soleil tous les soirs;
Avec l'idée, avec le glaive,
Avec la chose , avec le rêve ,
h
50 I ES VOIX
Il refait, rcclouc et relève
L'échelle de la terre aux cieux-,
Frère des Meniphis et des Romes,
Il bâtit au siècle où nous sommes
Une Babel pour tous les hommes,
Un Panthéon pour tous les dieux !
Ville qu'un orage enveloppe!
C'est elle, hélas! qui, nuit et jour,
Réveille le géant Europe
Avec sa cloche et son tambour!
Sans cesse, qu'il veille ou qu'il dorme,
Il entend la cité difforme
Bourdonner sur sa tête énorme
Comme un essaim dans la forêt.
Toujours Paris s'écrie et gronde.
Nul ne sait, question profonde!
Ce que perdrait le bruit du monde
Le jour on Paris se tairait!
INTERIEURES. 51
m.
Il se taira pourtant ! — après bien des aurores,
Bien des mois, bien des ans, bien des siècles coucliés,
Quand cette rive où l'eau se brise aux ponts sonores
Sera rendue aux joncs murmurants et penchés;
Quand la Seine fuira de pierres obstruée.
Usant quelque vieux dôme écroulé dans ses eaux
Attentive au doux vent qui porte à la nuée
Le frisson du feuillage et le chant des oiseaux ;
Lorsqu'elle coulera, la nuit, blanche dans l'ombre,
Heureuse, en endormant son flot long-temps troublé,
4.
52 LES VOIX
De pouvoir écoulei' enfin ces voix sans nombre
Qui passent vaguement sous le ciel étoile;
Quand de cette cité, folle et rude ouvrière,
Qui, hâtant les destins à ses murs réservés,
Sous son propre marteau s'en allant en poussière ,
Met son bronze en monnaie et son marbre en pavés ;
Quand des toits, desclochers, des ruches tortueuses,
Des porches, des frontons, des dômes pleins d' orguei 1
Qui faisaient cette ville, aux voix tumultueuses.
Touffue, inextricable et fourmillante à l'œil,
Il ne restera plus dans l'immense campagne ,
Pour toute pyramide et pour tout panthéon.
Que deux tours de granit faites par Charlemagne,
Et qu'un pilier d'airain fait par Napoléon;
IINTÉRIEURES. 53
Toi, lu coiiipléleras le triangle sublime!
L'airain sera la gloire t. le granit la foi;
Toi, tu seras la porte ouverte sur la cime
Qui dit : 11 faut monter pour venir jusqu'à moi !
Tu salûras là-bas cette église si vieille,
Cette colonne altière au nom toujours accru ,
Debout peut-être encore, ou tombée , et pareille
Au clairon monstrueux d'un Titan disparu.
Et sur ces deux débris que les destins rassemblent ,
Pour toi l'aube fera resplendir à la fois
Deux signes triomphants qui de loin se ressemblent :
De près l'un est un glaive et l'autre est une croix !
Sur vous trois poseront mille ans de notre France.
La colonne est le chant d'un règne à peine ouvert;
54 LES VOIX
C'est loi qui finiras l'hymne qu'elle commence.
Elle dit : Austerlitz! tu diras/ Champaubert !
IV
Arche! alors tu seras éternelle et complète,
Quand tout ce que la Seine en son onde reflète
Aura fui pour jamais,
Quand de cette cité qui fut égale à Rome
11 ne restera plus qu'un ange, un aigle, un homme.
Debout sur trois sommets !
C'est alors que le roi, le sage, le poëte,
Tous ceux dont le passé presse l'àme inquiète,
T'admireront vivante auprès de Paris mort;
Et pour mieux voir ta face où flotte un sombre rêve,
INTÉRIEURES. 55
Lèveront à demi ton lierre ainsi qu'on lève
Un voile sur le front d'une aïeule qui dort !
Sur ton mur qui pour eux n'aura rien de vulgaire,
Ils chercheront nos mœurs, nos héros, notre guerre,
Tous pensifs à tes pieds ;
Ils croiront voir, le long de ta frise animée,
Revivre le grand peuple avec la grande armée !
— « Oh ! diront-ils! vovez !
V Là, c'est le régiment, ce serpent des batailles,
» Traînant sur mille pieds ses luisantes écailles,
" Qui tantôt, furieux, se roule au pied des tours,
" Tantôt, d'un mouvement formidable et tranquille,
» Troue un rempart de pierre et traverse une ville
» Avec son front sonore où battent vingt tambours !
56 LES VOIX
» Là-haut, c'est l'empereur avec ses capitaines,
» Qui songe s'il ira vers ces terres lointaines
» Où se tourne son char,
» Et s'il doit préférer pour vaincre ou se défendre
>' La courbe dWnnibal ou l'angle d'Alexandre
M Au carré de César.
" Là, c'est l'artillerie aux cent gueules de fonte,
V D'où la fumée à flots monte, tombe et remonte,
» Qui broie une cité, détruit les garnisons,
« Ruine par la brèche incessamment accrue
» Tours, dômes, ponts, clochers, et, comme une charrue,
" Creuse une horrible rue à travers les maisons ! »
Et tous les souvenirs qu'à ton front taciturne
Chaque siècle en passant versera de son urne
Leur reviendront au cœur,
ils feront de ton mur jaillir ta vieille histoire,
INTÉRIEURES. 57
Et diront, en posant un panaclie de gloire
Sur ton cimier vainqueur :
— « Oh! que tout était grand dans cetteépoque antique !
» Si les ans n'avaient pas dévasté ce portique,
» Nous en retrouverions encor bien des lambeaux !
» Mais le temps, grand semeur de la ronce et du lierre ,
» Touche les monuments d'une main familière,
» Et déchire le livre aux endroits les plus beaux ! »
Non, le temps n'ôte rien aux choses.
Plus d'un portique à tort vanté
58 LES VOIX
Dans ses lentes métamorphoses
Arrive enfin à la beauté.
Sur les monuments qu'on révère
Le temps jette un charme sévère
De leur façade à leur chevet.
Jamais, quoiqu'il brise et qu'il rouille,
La robe dont il les dépouille
Ne vaut celle qu'il leur revêt.
C'est le temps qui creuse une ride
Dans un claveau trop indigent;
Qui sur l'angle d'un marbre aride
Passe son pouce intelligent;
C'est lui qui, pour corriger l'œuvre,
Mêle une vivante couleuvre
Aux nœuds d'une hydre de granit.
Je crois voir rire un toit gothique
Quand le temps dans sa frise antique
Ote une pierre et met un nid!
INTÉRIEURES. 59
Aussi, quand VOUS venez, c'est lui qui vous accueille 5
Lui qui verse l'odeur du vague chèvrefeuille
Sur ce pavé souillé peut-être d'ossements 5
Lui qui remplit d'oiseaux les sculptures farouches.
Met la vie en leurs flancs, et de leurs mornes bouches
Fait sortir mille cris charmants!
Si quelque \énus toute nue
Gémit, pauvre marbre désert,
C'est lui , dans la verte avenue,
Qui la caresse et qui la sert.
A l'abri d'un porche héraldique
Sous un beau feuillage pudique
Il la cache jusqu'au nombril 5
Et sous son pied blanc et superbe
Étend les mille fleurs de l'herbe.
Cette mosaïque d'avril !
60 LES VOIX
La mémoire des morts demeure
Dans les monuments ruinés.
Là, douce et clémente, à toute heure,
Elle parle aux fronts inclinés.
Elle est là, dans l'âme affaissée
Filtrant de pensée en pensée.
Comme une nymphe au front dormant
Qui, seule sous l'obscure voûte
D'où son eau suinte goutte à goutte,
Penche son vase tristement !
\\.
Mais, hélas! hélas! dit l'histoire,
Bien souvent le passé couvre plus d'un secret
Dont sur un mur vieilli la tache reparait !
Toute ancienne muraille est noire.
INTERIEURES. (il
Souvent, par le désert et par l'ombre absorbé,
L'édifice déchu ressemble au roi tombé.
Plus de gloire où n'est plus la foule.
Rome est humiliée et Venise est en deuil.
La ruine de tout commence par l'orgueil ;
C'est le premier fronton qui croule!
Athène est triste, et cache au front du Partliénon
Les traces de l'Anglais et celles du canon,
Et, pleurant ses tours mutilées.
Rêve à l'artiste grec qui versa de sa main
Quelque chose de beau comme un sourire humain
Sur le profil des propylées !
Thèbe a des temples morts où rampe en serpentant
La vipère au front plat , au regard éclatant ,
Autour de la colonne torse ;
Et, seul, quelque grand aigle habite en souverain
62 LES VOIX
Les piliers de Rliamsès d'où les lames d'airain
S'en vont comme une vieille écorce!
Dans les débris de Gur, pleins du cri des hiboux,
Le tigre en marchant ploie et casse les bambous ,
D'où s'envole le vautour chauve,
Et la lionne au pied d'un mur mystérieux
Met le groupe inquiet des lionceaux sans yeux
Qui fouillent sous son ventre fauve.
La morne Palenquè gît dans les marais verts.
A peine entre ses blocs d'herbe haute couverts
Entend-on le lézard qui bouge.
Ses murs sont obstrués d'arbres au fruit vermeil
Où volent, tout moirés par l'ombre et le soleil ,
De beaux oiseaux de cuivre rouge!
INTt:UIEURES. (]S
Muette en sa douleur, Jumièges gravement
Étouffe un triste écho sous son portail normand,
Et laisse chanter sur ses tombes
Tous ces nids dans ses tours abrités et couvés
D'où le souffle du soir fait sur les noirs pavés
Neiger des plumes de colombes !
Comme une mère sombre, et qui, dans sa fierté,
Cache sous son manteau son enfant souffleté,
L'Egypte au bord du Nil assise
Dans sa robe de sable enfonce enveloppés
Ses colosses camards à la face frappés
Par le pied brutal de Cambyse.
C'estque toujours lesans contiennent quelque affront.
Toute ruine , hélas , pleure et penche le front !
64 i.ES vorx
vu
Mais toi ! rien n'atteindra ta majesté pudique
Porte sainte ! jamais ton marbre véridique
INe sera profané.
Ton cintre virginal sera pur sous la nue;
Et les peuples à naître accourront tête nue
Vers ton front couronné!
Toujours le pâtre, au loin accroupi dans les seigles,
Verra sur ton sommet planer un cercle d'aigles.
Les chênes à les blocs noùront leur large tronc.
La gloire sur ta cime allumera son phare.
Ce n'est qu'en te chantant une haute fanfare
Que sous ton arc altier les siècles passeront!
INTERIEURES. 65
Jamais rien qui ressemble à quelque ancienne honte
N'osera sur ton mur où le flot des ans monte
Répandre sa noirceur.
Tu pourras, dans ces champs où vous resterez seules,
Contempler fièrement les deux tours tes aïeules,
La colonne ta sœur !
C'est qu'on n'a pas caché de crimes dans ta base,
Ni dans tes fondements de sang qui s' extra vase !
C'est qu'on ne te lit point d'un ciment hasardeux!
C'est qu'aucun noir forfait, semé dans ta racine
Pour jeter quelque jour son ombre à ta ruine ,
Ne mêle à tes lauriers son feuillage hideux!
Tandis que ces cités, dans leur cendre enfouies.
Furent pleines jadis d'actions inouïes ,
Ivres de sang versé,
Si bien que h; Seigneur a dit à la nature :
6G LES VOIX
Refais-loi des palais dans cette architecture
Dont r homme a mal usé!
Aussi tout est fini. Le chacal les visite-,
Les murs vont décroissant sous l'herbe parasite;
L'étang s'installe et dort sous le dôme brisé ;
Sur les ISérons sculptés marche la béte fauve;
L'antre se creuse où fut l'incestueuse alcôve.
Le tigre peut venir où le crime a passé !
Mil.
Oh ! dans ces jours lointains où l'on n'ose descendre.
Quand trois mille ans auront passé sur notre cendre
A nous qui maintenant vivons, pensons, allons,
Quand nos fosses auront fait ])Iaco à des sillons.
INTÉRIEURES. 67
Si, vers le soir, un homme assis sur la colline
S'oublie à contempler cette Seine orpheline ,
0 Dieu ! de quel aspect triste et silencieux
Les lieux où fut Paris étonneront ses yeux !
Si c'est l'heure où déjà des vapeurs sont tombées
Sur le couchant rougi de l'or des scarabées ,
Si la touffe de l'arbre est noire sur le ciel,
Dans ce demi-jour pâle où plus rien n'est réel ,
Ombre où la fleur s'endort, où s'éveille l'étoile,
De quel œil il verra , comme à travers un voile ,
Comme un songe aux contours grandissants et noyés,
La plaine immense et brune apparaître à ses pieds,
S'élargir lentement dans le vague nocturne.
Et comme une eau qui s'enfle et monte aux bords de V urne,
Absorbant par degrés forêt, coteau, gazon.
Quand la nuit sera noire, emplir tout l'horizon!
Oh ! dans cette heure sombre où l'on croit voir les choses
Fuir, sous une autre forme étrangement écloses ,
Quelle extase de voir dormir, quand rien ne luit.
Ces champs dont chaque pierre a contenu du bruit!
5,
fi8 LES VOIX
Comme il tendra l'oreille aux rumeurs indécises!
Comme il ira rêvant des figures assises
Dans le buisson penché , dans l'arbre au bord des eaux ,
Dans le vieux pan de mur que lèchent les roseaux !
Qu'il cherchera de vie en ce tombeau suprême!
Et comme il se fera , s'éblouissant lui-même ,
A travers la nuit trouble et les rameaux touffus ,
Des visions de chars et de passants confus!
Mais non, toutsera mort. — Plusriendanscette plaine
Qu'un peuple évanoui dont elle est encor pleine;
Que fœil éteint de fhommeet l'œil vivant de Dieu;
Un arc, une colonne, et, là-bas, au milieu
De ce fleuve argenté dont on entend l'écume.
Une église échouée à demi dans la brume!
O spectacle ! — ainsi meurt ce que les peuples font!
Qu'un tel passé pour fâme est un gouffre profond !
Pour ce passant pieux quel poids que notre histoire!
Surtout si, tout-à-coup réveillant sa mémoire ,
liNTÉiliELUES. oy
L'année a ce soir-là ramené dans soii cours
Une des grandes nuits , veilles de nos grands jours,
Où l'empereur, rêvant un lendemain de gloire ,
Dormait en attendant l'aube d'une victoire !
Lorsqu'enlin, fatigué de songes, vers minuit,
Las d'écouter au seuil de ce monde détruit ,
Après s'être accoudé long-temps, oubliant l'iieure,
Au bord de ce néant immense où rien ne pleure ,
11 aura lentement regagné son chemin;
Quand dans ce grand désert, purdetoutpashumain,
Rien ne troublera plus cette pudeur que Rome
Ou Paris ruiné doit avoir devant l'homme;
Lorsque la solitude , eniin libre et sans bruit ,
Pourra continuer ce qu'elle fait la nuit.
Si quelque être animé veille encor dans la plaine ,
Peut-être verra-t-il, comme sous une haleine,
Soudain un pâle éclair de ta tète jaillir,
Lt la colonne au loin répondre et tressaillii- !
70 LES VOIX
Et ses soldats de cuivre et tes soldats de pierre
Ouvrir subitement leur pesante paupière!
Et tous s'entre-heurter , réveil miraculeux !
Tels que d'anciens guerriers d'un âge fabuleux
Qu'un noir magicien, loin des temps où no us sommes,
Jadis aurait faits marbre et qu'il referait hommes !
Alors l'aigle d'airain à ton faîte endormi ,
Superbe , et tout-à-coup se dressant à demi ,
Sur ces héros baignés du feu de ses prunelles
Secouera largement ses ailes éternelles !
D'où viendra ce réveil? d'où viendront ces clartés?
Et ce vent qui, soufflant sur ces guerriers sculptés ,
Les fera remuer sur ta face hautaine
Commetrembleunfeuillageautourdutroncd' un chêne?
Qu'importe! Dieu le sait. Le mystère est dans tout.
L'un à l'autre à voix basse ils se diront : Debout!
Ceux de quatre-vingt-seize et de mil huit cent onze.
Ceux que conduit au ciel la spirale de bronze ,
Ceux que scelle à la terre un socle de granit ,
Tous, poussant au combat le cheval cjui hennit,
INTÉRIEURES. 71
Le drapeau qui se gonfle et le canon qui roule,
A l'immense mêlée ils se rueront en foule!
Alors on entendra sur ton mur les clairons ,
Les bombes , les tambours , le choc des escadrons ,
Les cris et le bruit sourd des plaines ébranlées,
Sortir confusément des pierres ciselées ,
Et du pied au sommet du pilier souverain
Cent batailles rugir avec des voix d'airain!
Tout-à-coup, écrasant l'ennemi qui s'effare,
La victoire aux cent voix sonnera sa fanfare.
De la colonne à toi les cris se répondront.
Et puis tout se taira sur votre double front,
Une rumeur de fête emplira la vallée,
Et Notre-Dame au loin , aux ténèbres mêlée ,
Illuminant sa croix ainsi qu'un labarum ,
Vous chantera dans l'ombre un vague Te Deum î
Monument ! \oilà donc la rêverie immense
Qu'à ton ombre déjà le poëte commence!
Piédestal qu'eut aimé Bélénus ou Mithra !
Arche aujourd'hui guerrière , un jour religieuse î
Rêve en pierre ébauché ! porte prodigieuse
D'un palais de géants qu'on se ligurera!
7/4 LES VOIX LMÉRIELRES.
Quandd'un lierre poudreuxje couvre tes sculptures,
Lorsque je vois, au fond des époques futures,
La liste des héros sur ton mur constellé
Reluire et rayonner, malgré les destinées ,
A travers les rameaux des profondes années ,
Comme à travers un bois brille un ciel étoile;
Quand ma pensée ainsi, vieillissant ton attique.
Te fait de l'avenir un passé magnifique,
Alors sous ta grandeur je me courbe effrayé.
J'admire , et, fils pieux, passant que l'art anime,
Je ne regrette rien devant ton mur sublime
Que Phidias absent et mon père oublié !
Février 1857.
DIEU EST TOUJOURS LA.
V.
DIEU EST TOUJOURS LA
Quand l'été vient, le pauvre adore !
L'été, c'est la saison de feu ,
C'est l'air tiède et la fraîche aurore ;
L'été, c'est le regard de Dieu.
L'été , la nuit bleue et profonde
S'accouple au jour limpide et clair;
78 LES VOIX
Le soir est d'or, la plaine est blonde;
On entend des chansons dans l'air.
L'été, la Nature éveillée
Partout se répand en tous sens ,
Sur l'arbre en épaisse fouillée,
Sur l'homme en bienfaits caressants.
Tout ombrage alors semble dire :
Voyageur, viens te reposer!
Elle met dans l'aube un sourire ,
Elle met dans l'onde un baiser.
Elle cache et recouvre d'ombre,
Loin du monde sourd et moqueur,
Une lyre dans le bois sond)re,
Une oreille dans notre cœur!
INTÉRIEURES. 79
Elle donne vie et pensée
Aux pauvres de l'hiver sauvés,
Du soleil à pleine croisée ,
Et le ciel pur qui dit : Vivez !
Sur les chaumières dédaignées
Par les maîtres et les valets,
Joyeuse, elle jette à poignées
Les fleurs qu'elle vend aux palais.
Son luxe aux pauvres seuils s'étale.
Ni les parfums ni les rayons
N'ont peur, dans leur candeur royale.
De se salir à des haillons.
Sur un toit où l'herbe frissonne
Le jasmin veut bien se poser.
80 LES VOIX
Le lys ne méprise personne,
Lui qui pourrait tout mépriser!
Alors la masure où la mousse
Sur l'humble chaume a débordé
Montre avec une fierté douce
Son vieux mur de roses brodé.
L'aube alors de clartés baignée,
Entrant dans le réduit profond ,
Dore la toile d'araignée
Entre les poutres du plafond.
Alors l'âme du pauvre est pleine.
Humble, il bénit ce Dieu lointain
Dont il sent la céleste haleine
Dans tous les souffles du matin !
INTÉRIEURES. 81
L'air le réchauffe et le pénétre.
Il fête le printemps vainqueur.
Un oiseau chante à sa fenêtre ,
La gaîté chante dans son cœur !
Alors, si l'orphelin s'éveille,
Sans toit, sans mère, et priant Dieu,
Une voix lui dit à l'oreille :
« Eh bien ! viens sous mon dôme bleu !
» Le Louvre est égal aux chaumières
Sous ma coupole de saphirs.
Viens sous mon ciel plein de lumières,
Viens sous mon ciel plein de zéphirs!
» J'ai connu ton père et ta mère
Dans leurs bons et leurs mauvais jours.
6
82 LES VOIX
Pour eux la vie était amère,
Mais moi je fus douce toujours.
» C'est moi qui sur leur sépultuie
Ai mis l'herbe qui la défend.
Viens, je suis la grande nature!
Je suis l'aïeule, et toi l'enfant.
» Yiens, j'ai des fruits d'or, j'ai des roses ,
J'en remplirai tes petits bras.
Je te dirai de douces choses ,
Et peut-être tu souriras !
«Car je voudrais te voir sourire,
Pauvre enfant si triste et si beau!
Et puis tout bas j'irais le dire
A ta mère dans son tombeau! >>
INTÉRIEURES. 83
Et l'enfant, à cette voix tendre,
De la vie oubliant le poids.
Rêve et se hâte de descendre
Le long des coteaux dans les bois.
Là du plaisir tout a la forme ;
L'arbre a des fruits , l'herbe a des fleurs;
Il entend dans le chêne énorme
Rire les oiseaux querelleurs.
Dans l'onde il mire son visage ;
Tout lui parle; adieu son ennui!
Le buisson l'arrête au passage ,
Et le caillou joue avec lui.
Le soir, point d'hôtesse cruelle
Qui l'accueille d'un front hagard.
6.
84 LES VOIX
Il trouve rétoile si belle
Qu'il s'endort à son doux regard!
— Oh! qu'en dormant rien ne t'oppresse!
Dieu sera là pour ton réveil! —
La lune vient qui le caresse
Plus doucement que le soleil.
Car elle a de plus molles trêves
Pour nos travaux et nos douleurs.
Elle fait éclore les rêves ,
Lui ne fait naître que les fleurs!
Oh ! quand la fauvette dérobe
Son nid sous les rameaux penchants ,
Lorsqu'au soleil séchant sa robe
Mai tout mouillé rit dans les champs,
INTÉRIEURES. 85
J'ai souvent pensé dans mes veilles
Que la nature au front sacré
Dédiait tout bas ses merveilles
A ceux qui l'hiver ont pleuré!
Pour tous et pour le méchant même
Elle est bonne , Dieu le permet ,
Dieu le veut , mais surtout elle aime
Le pauvre que Jésus aimait!
Toujours sereine et pacifique,
Elle olfre à l'auguste indigent
Des dons de reine magnifique,
Des soins d'esclave intelligent!
A-t il faim? au fruit de la branche
Elle dit : — Tombe, ô fruit vermeil!
86 LES VOIX
A-t-il soif? — Que l'onde s'épanche!
A-t-il froid ? — Lève-toi , soleil !
II.
Mais hélas ! j uillet fait sa gerbe ;
L'été, lentement etfacé ,
Tombe feuille à feuille dans l'herbe
Et jour à jour dans le passé.
Puis octobre perd sa dorure-,
Et les bois dans les lointains bleus
Couvrent de leur rousse fourrure
L'épaule des coteaux frileux.
IINTÉRIEURES. 87
L'hiver des nuages sans nombre
Sort, et chasse l'été du ciel,
Pareil au temps, ce faucheur sombre
Qui suit le semeur éternel!
Le pauvre alors s'effraie et prie.
L'hiver, hélas, c'est Dieu qui dort;
C'est la faim livide et maigrie
Qui tremble auprès du foyer mort!
il croit voir une main de marbre
Qui, mutilant le jour obscur,
Retire tous les fruits de l'arbre
Et tous les rayons de l'azur.
Il pleure, la nature est morte!
0 rude hiver ! ô dure loi !
88 LES VOIX
Soudain un ange ouvre sa porte
Et dit en souriant : C'est moi !
Cet ange qui donne et qui tremble,
C'est l'aumône aux yeux de douceur,
Au front crédule , et qui ressemble
A la foi dont elle est la sœur !
« Je suis la Charité, l'amie
» Qui se réveille avant le jour,
» Quand la nature est rendormie,
» Et que Dieu m'a dit : A ton tour !
» Je viens visiter la chaumière
» Veuve de l'été si charmant !
" Je suis fille de la prière.
» J'ai des mains qu'on ouvre aisément.
INTÉRIEURES. 89
» J'accours, car la saison est dure.
» J'accours, car l'indigent a froid!
» J'accours, car la tiède verdure
» Ne fait plus d'ombre sur le toit !
» Je prie et jamais je n'ordonne.
» Chère à tout homme, quel qu'il soit,
» Je laisse la joie à qui donne
» Et je l'apporte à qui reçoit. »
O figure auguste et modeste ,
Où le Seigneur mêla pour nous
Ce que l'ange a de plus céleste ,
Ce que la femme a de plus doux !
Au lit du vieillard solitaire
Elle penche un front gracieux,
90 LES VOIX
Et rien n'est plus beau sur la terre,
Et rien n'est plus grand sous les cieux
Lorsque, réchauffant leurs poitrines
Entre ses genoux triomphants,
Elle tient dans ses mains divines
Les pieds nus des petits enfants !
Elle va dans chaque masure ,
Laissant au pauvre réjoui
Le vin, le pain frais, l'huile pure
Et le courage épanoui!
Et le feu ! le beau feu folâtre ,
A la pourpre ardente pareil,
Qui fait qu'amené devant l'àtrc,
L'aveugle croit rire au soleil !
INTÉRIEURES. 91
Puis elle cherche au coin des bornes,
Transis par la froide vapeur.
Ces enfants qu'on voit nus et mornes
Et se mourant avec stupeur.
Oh! voilà surtout ceux qu elle aime!
Faibles fronts dans l'ombre engloutis !
Parés d'un triple diadème,
Innocents, pauvres et petits î
Ils sont meilleurs que nous ne sommes!
Elle leur donne en même temps ,
Avec le pain qu'il faut aux hommes
Le baiser qu'il faut aux enfants!
Tandis que leur faim secourue
Mange ce pain de pleurs noyé,
92 LES VOIX
Elle étend sur eux dans la rue
Son bras des passants coudoyé.
Et si, le front dans la lumière,
Un riche passe en ce momenl.
Par le bord de sa robe altière
Elle le tire doucement !
Puis pour eux elle prie encore
La grande foule au cœur étroit ,
La foule qui, dès ([u'on l'implore,
S'en va comme l'eau qui décroît !
« — Oh ! malheureux celui qui chante
» Un chant joyeux, peut-être impur,
» Pendant que la bise méchante
' Mord un pauvre enfant sous sou mur !
INTÉRIELIRES. 93
» Oh ! la chose triste et fatale,
» Lorsque chez le riche hautain
» Un grand feu tremble dans la salle,
» Reflété par un grand festin,
))De voir, quand l'orgie enrouée
«Dans la pourpre s'égaie et rit,
» A peine une toile trouée
» Sur les membres de Jésus-Christ !
» Oh ! donnez -moi pour que je donne!
» J'ai des oiseaux nus dans mon nid.
» Donnez, méchants, Dieu vous pardonne,
» Donnez , 6 bons , Dieu vous bénit !
» Heureux ceux que mon zèle enflamme !
» Qui donne aux pauvres prête à Dieu.
9li LES VOIX
» Le bien qu'on fait parfume l'ànie ;
» On s'en souvient toujours un peu !
» Le soir , au seuil de sa demeure,
V Heureux celui qui sait encor
>' Ramasser un enfant qui pleure,
» Comme un avare un sequin d'or !
» Le vrai trésor rempli de charmes ,
>' C'est un groupe pour vous priant
» D'enfants qu'on a trouvés en larmes
)' Et qu'on a laissés souriant !
» Les biens que je donne à qui m'aime
» Jamais Dieu ne les retira.
» L'or que sur le pauvre je sème
» Pour le riche au ciel germera !
INTERIEURES. 95
m.
Oh ! que l'été brille ou s'éteigne,
Pauvres , ne désespérez pas.
Le Dieu qui souffrit et qui règne
A mis ses pieds où sont vos pas !
Pour vous couvrir il se dépouille ;
Bon même pour l'homme fatal
Qui , comme l'airain dans la rouille ,
Va s'endurcissant dans le mal !
Tendre, même en buvant l'absinthe,
Pour l'impie au regard obscur
96 LES VOIX
Qui l'insulte sans plus de crainte
Qu'un passant qui raie un vieux mur !
Us ont beau traîner sur les claies
Ce Dieu mort dans leur abandon ,
Ils ne font couler de ses plaies
Qu'un intarissable pardon.
Il n'est pas l'aigle altier qui vole ,
Ni le grand lion ravisseur ;
Il compose son auréole
D'une lumineuse douceur !
Quand sur nous une chaîne tombe,
Il la brise anneau par anneau.
Pour l'esprit il se fait colombe,
Pour le cœur il se fait agneau !
INTÉRIEURES. 97
Vous pour qui la vie est mauvaise,
Espérez ! il veille sur vous !
Il sait bien ce que cela pèse,
Lui qui tomba sur ses genoux !
11 est le Dieu de l'Évangile ;
Il tient votre cœur dans sa main ,
Et c'est une chose fragile
Qu'il ne veut pas briser, enfin!
Lorsqu'il est temps que l'été meure
Sous l'hiver sombre et solennel.
Même à travers le ciel qui pleure
On voit son sourire éternel !
Car sur les familles souffrantes,
L'hiver, l'été, la nuit, le jour,
7
98 LES VOIX INTÉRIEURES.
Avec des urnes différentes
Dieu verse à grands flots son amour !
Et dans ses bontés éternelles
Il penche sur l'humanité
Ces mères aux triples mamelles ,
La nature et la charité !
lévrier 4837.
VI
a;
«r Oli! vivons! tlisent-ils dans leur enivrement.
Voyez !a longue table et le festin charmant
Qui rayonne dans nos demeures !
Nous semons tous nos biens n'importe en quels sillons !
Riches, nous dépensons, nous perdons, nous pillons
Nos onces d'or; jeunes, nos heures.
102 LES VO[X
>' Jette ta vieille Bible, ù jeune homme pieux!
Quitteégliseetcollége, et viens chez nous! — Joyeux,
Entourés de cent domestiques,
Buvant, chantant, riant, nous n'insultons pas Dieu ,
Et nous lui permettons de montrer son ciel bleu
Par le cintre de nos portiques !
» De quoi te servira ton labeur ennuyeux ?
Sais-tu ce que diront les belles aux doux yeux
Dont le sourire vaut un trône?
— 0 jeune homme inutile ! — Et puis elles riront.
— Oh ! que de peine il prend pour donnera son front
La couleur de son livre jaune !
» Nous , éblouis de feux , de concerts, de seins nus,
Mous vivons! — Nous avons des bonheurs inconnus
A la foule avare et grossière ,
Quand dans l'orchestre, où rien ne grandit qu'en tremblant,
INTÉRIEURES. lO;^
La fanfare, tantôt montant, tantôt croulant,
S'entle en onde ou vole en poussière !
» L'hommeà toutcequ'il fait dans tous les temps mêla
La musique et les chants. — Amis, c'est pour cela
Que la Guerre qui nous enivre ,
Noble déesse à qui tout enfants nous songions ,
Fait chanter en avant des sombres légions
Les clairons aux bouches de cuivre !
» O rois, pour vous la guerre et pour nous le plaisir !
Vous vivez par l'orgueil et nous par le désir.
iNous avons tous notre part d'Ames,
rsous avons, les uns craints et les autres aimés.
Vous les empires, nous les boudoirs parfumés.
Vous les honuTies et nous les femmes.
104 LES VOIX
» Prêtres, mages, docteurs, savants, nous font pitié !
Pauvres songeurs qui vont expliquant à moitié
L'ombre dont l'éternel se voile ,
Tantôt lisant un livre et hués des valets ,
Tantôt assis la nuit sur le toit des palais ,
Épelant d'étoile en étoile !
)> Fous quicherchentun centreau globeobscur duciel !
Nous , rions ! — Il n'est rien ici-bas de réel
Que ce que tient la main de l'homme.
Donnonsleursaintbonheur pour les plaisirs maudits,
Pour une Eve au front pur leur vague paradis.
Et leur sphère pour une pomme !
» Qu'est-ce que la science à côté de l'amour?
L'hiver donne la neige et le soleil le jour.
Aimons î chantons ! trêve aux pj^roles.
Préférons , puisqu' enfui nos cœurs flambent encor,
INTÉRIEURES. 103
Aux discours larmoyants le choc des coupes d'or, .
Aux vieux sages les belles folles !
» Nature , nous buvons aux flots que tu répands î
Toujours nous nous hâtons de jouir aux dépens
Du penseur prudent qui diffère ;
Nous ne songeons, prenant les biens sans les choisir,
Qu'à dissoudre ici-bas toute chose en plaisir.
Quant à Dieu , nous le laissons faire ! «
Le sage cependant , qui songe à leur destin ,
Ramasse tristement les miettes du fostin ,
Tandis que l'un l'autre ils s'enchantent ;
Puis il donne ce pain aux pauvres oubliés ,
Aux mendiants rêveurs, en leur disant : — Priez ,
Priez pour ces hommes qui chantent !
Mars 1837
A VIRGILE
VII.
A VIRGILE.
U Virgile ! ô poète ! ù mon maître divin !
Viens, quittons cette ville au cri sinistre et vain
Qui, géante, et jamais ne fermant la paupière,
Presse un fleuve écumant entre ses flancs de pierre,
Lutèce, si petite au temps de tes Césars,
Et qui jette aujourd'hui, cité pleine de chars ,
110 LES VOIX
Sous le nom éclatant dont le monde la nomme,
Plus de clarté qu'Athène et plus de bruit que Rome.
Pour toi qui dans les bois fais, comme l'eau descieux,
Tomber de feuille en feuille un vers mystérieux ,
Pour toi, dont la pensée emplit ma rêverie.
J'ai trouvé, dans une ombre où rit l'herbe fleurie,
Entre Bue et Meudon , dans un profond oubli ,
— Et quand je dis Meudon, suppose Tivoli ! —
J'ai trouvé, mon poète, une chaste vallée
A des coteaux charmants nonchalamment mêlée,
Retraite favorable à des amants cachés ,
Faite de flots dormants et de rameaux penchés,
Où midi baigne en vain de ses rayons sans nombre
La grotte et la forêt , frais asiles de l'ombre !
Pour toi je l'ai clierchée, un matin, fier, joyeux
Avec l'amour au cœur et l'aube dans les yeux.
INTÉRIEURES. ill
Pour toi je l'ai cherchée, accompagné de celle
Qui sait tous les secrets que mon à me recèle ,
Et qui^ seule avec moi sous les bois chevelus,
Serait ma Lycoris si j'étais ton Gallus.
Car elle a dans le cœur cette fleur large et pure,
L'amour mystérieux de l'antique nature!
Elle aime comme nous , maître, ces douces voix ,
Ce bruit de nids joyeux (jui sort des sombres bois ,
Et le soir , tout au fond de la vallée étroite ,
Les coteaux renversés dans le lac qui miroite.
Et quand le couchant morne a perdu sa rougeur,
Les marais irrités des pas du voyageur.
Et l'humblechaume, et l'antre obstrué d'herbe verte,
Et qui semble une bouche avec terreur ouverte,
Les eaux, les prés, les monts , les ï-efuges charmants ,
Et les grands horizons pleins de rayonnements !
11-2 LES VOIX INTÉRIEURES.
Maître! puisque voici la saison des pervenches,
Si tu veux , chaque nuit , en écartant les branches,
Sans éveiller d'échos à nos pas hasardeux ,
Nous irons tous les trois, c'est-à-dire tous deux,
Dans ce vallon sauvage, et de la solitude.
Rêveurs, nous surprendrons la secrète attitude.
Dans la brune clairière où l'arbre au tronc noueux
Prend le soir un profil humain et monstrueux ,
Nous laisserons fumer, à côté d'un cytise,
Quelque feu qui s'éteint sans pâtre qui l'attise,
Et, l'oreille tendue à leurs vagues chansons.
Dans l'ombre, au clair de lune, à travers les buissons,
Avides , nous pourrons voir à la dérobée
Les satyres dansants qu'imite Alphésibée.
Mars 18...
VIII.
. Venez que je vous parle, ô jeune enchanteresse !
Dante vous eût fait ange et Virgile déesse.
Vous avez le front haut, le pied vif et charmant,
Une bouche qu'entrouvre un bel air d'enjoûment,
Et vous pourriez porter, fière entre les plus liéres,
La cuirasse d'azur des antiques guerrières.
8.
116 LES VOIX INTÉRIEURES.
Tout essaim de beautés , gynécée ou sérail ,
Madame, admirerait vos lèvres de corail.
Cellini sourirait à votre grâce pure ,
Et, dans un vase grec sculptant votre ligure,
Il vous ferait sortir d'un beau calice d'or,
D'un lys qui devient femme en restant lys encor
Ou d'un de ces lotus qui lui doivent la vie,
Étranges fleurs de l'art que la nature envie !
Venez que je vous parle, ô belle aux yeux divins!
Pour la première fois quand près de vous je vins ,
Ce fut un jour doré. Ce souvenir, madame,
A-t-il comme en mon cœur son rayon dans votre âme?
Vous souriez. Mettez votre main dans ma main.
Venez. Le printemps rit, l'ombre est sur le chemin,
L'air est tiède, et là-bas, dans les forêts prochaines ,
La mousse épaisseet verte abonde au pied deschênes.
Avril 18...
PENDANT QUE LA FENETRE
ÉTAIT OUVERTE.
IX,
PENDANT QUE LA FENÊTRE ÉTAIT OUVERTE.
Poète ! ta fenêtre était ouverte au vent ,
Quand celle à qui tout bas ton cœur parle souvent
Sur ton fauteuil posait sa tête :
— « Oh ! disait-elle, ami , ne vous y fiez pas !
<> Parce que maintenant, attachée à vos pas,
» Ma vie à votre ombre s'arrête ;
120 LKS VOIX
» Parce que mon regard est fixé sur vos yeux ;
» Parce que je n'ai plus de sourire joyeux
» Que pour votre grave sourire ;
» Parce que, de l'amour me faisant un linceul,
» Je vous offre mon cœur comme un livre où vous seul
» Avez éncor le droit d'écrire ;
» Il n'est pas dit qu'enfin je n'aurai pas un jour
» La curiosité de troubler votre amour
» Et d'alarmer votre œil sévère,
» Et l'inquiet caprice et le désir moqueur
» De renverser soudain la paix de votre cœur
» Comme un enfant renverse un verre!
') Hommes! vous voulez tousqu'une femme aitlong-temps
» Des liertés, des hauteurs ; puis vous êtes contents,
» Dans votre orgueil que rien ne brise ,
Ouand, aux (eux de l'amoui' qui rayonne sur nous,
INTÉRIEURES. 121
» Pareille à ces fruits verts que le soleil fait doux ,
» La hautaine devient soumise!
» Aimez-moi d'êtreainsi! — Ces hommes, ômon roi,
» Que vous voyez passer si froids autour de moi ,
» Empressés près des autres femmes,
» Je n'y veux pas songer, car le repos vous plaît;
» Mais mon œil endormi ferait, s'il le voulait,
» De tous ces fronts jaillir des flammes ! »
Elle parlait , charmante et fière et tendre encor ,
Laissant sur le dossier de velours à clous d'or
Déborder sa manche traînante ,
Et toi tu croyais voir à ce beau front si doux
Sourire ton vieux livre ouvert sur tes genoux ,
Ton Iliade rayonnante !
122 LES VOIX INTÉRIEURES.
Beau livre que souvent vous lisez tous les deux !
Elle aime comme toi ces combats hasardeux
Où la guerre agite ses ailes.
Femme, elle ne hait pas, en t'y voyant rêver,
Le poète qui chante Hélène, et fait lever
Les plus vieux devant les plus belles.
Elle vient là , du haut de ses jeunes amours ,
Regarder quelquefois dans le flot des vieux jours
Quelle ombre y fait cette chimère ;
Car, ainsi que d'un mont tombent de vives eaux,
Le passé murmurant sort et coule en ruisseaux
De ton flanc , ô géant Homère !
Février 18..
A ALBERT DURER.
X.
A ALBERT DURER.
Dans les vieilles forêts où la sève à grands flots
Court du fût noir de l'aulneau tronc blancdes bouleaux,
Bien des fois, n'est-ce pas? à travers la clairière,
Pâle , effaré, n'osant regarder en arrière.
Tu t'es hâté, tremblant et d'un pas convulsif,
0 mon maître Albert Dure! ô vieux peintre pensif!
12(i LES VOIX
On devine, devant tes tableaux qu'on vénère,
Que dans les noirs taillis ton œil visionnaire
Voyait distinctement, par l'ombre recouverts,
Le faune aux doigts palmés, le Sylvain aux yeux verts.
Pan, qui revêt de fleurs l'antre où tu te recueilles.
Et l'antique dryade aux mains pleines de feuilles.
Une forêt pour toi c'est un monde hideux.
Le songe et le réel s'y mêlent tous les deux.
Là se penchent rêveurs les vieux pins, les grands ormes
Dont les rameaux tordus font cent coudes difformes.
Et dans ce groupe sombre agité par le vent
Rien n'est tout-à-fait mort ni tout-à-fait vivant.
Lecresson boit; l'eau court; les frênes sur les pentes,
Sous la broussaille horrible et les ronces grimpantes,
Contractent lentement leurs pieds noueux et noirs;
Les fleurs au cou de cygne ont les lacs pour miroirs ;
Et sur vous qui passez et l'avez réveillée,
Mainte chimère étrange à la gorge écaillée ,
INTÉniEURES. 127
D'un arbre entre ses doigts serrant les larges nœuds,
Du fond d'un antre obscur fixe un œil lumineux.
0 végétation! esprit! matière! force!
Couverte de peau rude ou de vivante écorce!
Aux bois, ainsi que toi, je n'ai jamais erré,
Maître , sans qu'en mon cœur l'horreur ait pénétré,
Sans voir tressaillir l'herbe , et, par le vent bercées.
Pendre à tous les rameaux de confuses pensées.
Dieu seul, ce grand témoin des faits mystérieux,
Dieu seul le sait , souvent , en de sauvages lieux ,
J'ai senti, moi qu'échauffe une secrète flamme.
Comme moi palpiter et vivre avec une âme.
Et rire, et se parler dans l'ombre à demi-voix,
Les chênes monstrueux qui remplissent les bois.
Avril 1837.
XI.
Pi]isqii'ici-bas tonte finie
Donne à quelqu'un
Sa musique, sa flamme,
On son parfinn ;
Puisqu'ici toute chose
Donne toujours
9.
132 LES VOIX
So)î épine ou sa rose
A ses amours ;
Puisqu'avril donne aux chênes
Un bruit charmant ;
Que la nuit donne aux peines
L'oubli dormant ;
Puisque l'air à la branche
Donne l'oiseau ;
Que l'aube à la pervenche
Donne un peu d'eau;
Puisque , lorsqu'elle arrive
S'y reposer,
L'onde amèrc à la rive
Donne un baiser 5
INTÉRIEURES. 133
Je te donne à cette heure,
Penché sur toi ,
La chose la meilleure
Que j'aie en moi !
Reçois donc ma pensée,
Triste d'ailleurs.
Qui , comme une rosée ,
T'arrive en pleurs!
lleçois mes vœux sans nombre ,
0 mes amours !
Kcçois la llamme ou l'ombre
Oc tous mes jours !
Mes transports pleins d'ivresses ,
Purs de soupçons !
13i LES VOIX INTÉIUËURES.
Et toutes les caresses
De mes cliansons !
Mon esprit qui sans voile
Vogue au hasard ,
Et qui n'a pour étoile
Que ton regard!
Ma muse que les heures
Bercent rêvant ,
Qui, pleurant (|uand tu pleures,
Pleure souvent!
Reçois, mon bien céleste,
O ma beauté,
Mon cœur dont rien ne reste ,
L'amour ôté!
Mai 18...
A OL
XII.
A OL.
0 poète ! je vais dans ton âme blessée
Remuer jusqu'au fond ta profonde pensée.
Tu ne l'avais pas vucencor, ce tut un soir,
138 LES VOIX
A l'heure où dans le ciel les astres se Ibnl voir,
Qu'elle apparut soudain à tes yeux, fraîche et belle,
Dans un lieu radieux qui rayonnait moins qu'elle.
Ses cheveux pétillaient de mille diamants;
Un orchestre tremblait à tous ses mouvements
Tandis qu'elle enivrait la foule haletante ,
Blanche, avec desyeux noirs, jeune, grande, éclatante.
Tout en elle était feu qui brille , ardeur qui rit.
La parole parfois tombait de son esprit
Comme un épi doré du sac de la glaneuse,
Ou sortait de sa bouche en vapeur lumineuse.
Chacun se récriait, admirant tour-à-tour
Son front plein de pensée éclose avant l'amour.
Son sourire entr' ouvert comme une vive aurore ,
Et son ardente épaule , et , plus ardents encore ,
Comme les soupiraux d'un centre étincelant ,
Ses yeux où l'on voyait luire son cœur brûlant.
Elle allait et passait comme un oiseau de tlamme,
Mettant sans le savoir le feu dans plus d'une àme ,
Et dans les yeux iixés sur tous ses pas charmants
INTÉUIEURES. 139
Jetant de toutes parts des éblouissements !
Toi , tu la contemplais , n'osant approcher d'elle ,
Car le baril de poudre a peur de l'étincelle.
.Mai ioj7
XlII.
Jeune homme, ce méchant fait une lâche guerre.
Ton indignation ne l'épouvante guère.
Crois-moi donc, laisse en paix , jeune hommeau noble cœur,
Ce Zoïle à l'œil faux, ce malheureux moqueur.
Ton mépris? mais c'est l'air qu'il respire. Ta haine?
La haine est son odeur , sa sueur, son haleine.
lZi4 LES VOIX INTÉRIEURES.
Il sait qu'il peut souiller sans peur les noms fameux,
Et que pour qu'on le touche il est trop venimeux.
Il ne craint rien; pareil au champignon difforme
Poussé dans une nuit au pied d'un chêne énorme,
Qui laisse les chevreaux autour de lui paissant
Essayer leur dent folle à l'arbuste innocent ;
Sachant qu'il porte en lui des vengeances trop sures,
Tout gonflé de poison il attend les morsures-
Février ISSfi.
AVRIL. -A LOUIS B.
XIV.
10
AVRIL. — A LOUIS B.
Louis , voici le temps de respirer les roses ,
Etd'ouvrir bruyamment les vitres long-temps closes;
Le temps d'admirer en rêvant
Tout ce que la nature a de beautés divines
10.
1/^8 LES VOIX
Oui lîottenl sur les monts, les bois et les ravines
Avec l'onde, l'ombre et le vent!
Louis, voici le temps de reposer son âme
Dans ce calme sourire empreint de vague flamme
Qui rayonne au front du ciel pur;
De dilater son cœur ainsi qu'une eau qui fume,
Et d'en faire envoler la nuée et la brume
A travers le limpide azur!
0 Dieu ! que les amants sous les vertes feuillées
S'en aillent, par l'hiver pauvres ailes mouillées!
Qu'ils errent, joyeux et vainqueurs!
Que le rossignol chante, oiseau dont la voix tendre
Contient de l'harmonie assez pour en répandre
Sur tout l'amour qui sort des cœurs!
INTÉRIEURES. m
Que, bléqui monte, enfant qui joue, eau qui uiuruiurc,
Fleur rose où le semeur rêve une pèche mure,
Que tout semble rire et prier!
Que le chevreau gourmand, furtif et plein de grâces,
De quelque arbre incliné mordant les feuilles basses,
Fasse accourir le chevrier!
Qu'onsongeauxdeuilspassésensedisant : Qu'était-ce?
Que rien sous le soleil ne garde de tristesse!
. Qu'un nid chante sur les vieux troncs!
Mous, tandisquedejoieauloin tout vibre et tremble,
Allons dans la forêt , et là , marchant ensemble ,
Si vous voulez , nous songerons ,
Nous songerons tous deux à cette belle liile
Qui dort là-bas sous l'herbe où le bouton d'or brille,
150 LES VOIX INTÉRIEURES.
Où l'oiseau cherche un grain de mil,
Et qui voulait avoir, et qui, triste chimère!
S'était fait cet hiver promettre par sa mère
Une robe verte en avril.
Avril 1857,
LA VACHE.
XV.
LA VACHE.
Devant la blanche ferme où parfois vers midi
Un vieillard vient s'asseoir sur le seuil attiédi ,
Où cent poules gaîment mêlent leurs crêtes rouges.
Où, gardiensdu sommeil, lesdogues dans leurs bouges
Écoutent les chansons du gardien du réveil ,
Du beau coq vernissé qui reluit au soleil,
15A LES VOIX
Une vache était là, tout à l'heure arrêtée.
Superbe , énorme , rousse et de blanc tachetée ,
Douce comme une biche avec ses jeunes faons ,
Elle avait sous le ventre un beau groupe d'enfants,
D' enfants aux dentsde marbre, aux cheveux en broussailles,
Frais, et plus charbonnés que de vieilles murailles.
Qui, bruyants, tous ensemble, à grands cris appelant
D'autres qui , tout petits, se hâtaient en tremblant.
Dérobant sans pitié quelque laitière absente ,
Sous leur bouche joyeuse et peut-être blessante
Et sous leurs doigts pressant le lait par mille trous,
Tiraient le pis fécond de la mère au poil roux.
Elle , bonne et puissante et de son trésor pleine ,
Sous leurs mains par moments faisant frémir à peine
Son beau tlanc plus ombré qu'un flanc de léopard,
Distraite, regardait vaguement quelque part.
Ainsi, iNature! abri de toute créature!
O mère universelle! indulgente ^ature î
INTÉRIEURES. 155
Ainsi, tous à la fois, mystiques et charnels,
Cherchant l'ombre et le lait sous tes flancs éternels,
Nous sommes là , savants , poètes , pêle-mêle ,
Pendus de toutes parts à ta forte mamelle!
Et tandis qu'affamés , avec des cris vainqueurs ,
A tes sources sans fin désaltérant nos cœurs ,
Pour en faire plus tard notre sang et notre âme,
Nous aspirons à flots ta lumière et ta flamme ,
Les feuillages , les monts , les prés verts, le ciel bleu,
Toi , sans te déranger , tu rêves à ton Dieu !
Mai 1857.
PASSE.
XVI.
PASSÉ.
C'était un grand château du temps de Louis treize.
Le couchant rougissait ce palais oublié.
Chaque fenêtre au loin , transformée en fournaise ,
Avait perdu sa forme et n'était plus que braise.
Le toit disparaissait dans les rayons noyé.
160 LES VOIX
Sous nos yeux s'étendait , gloire antique abattue
Un de ces parcs dont l'herbe inonde le chemin ,
Où dans un coin , de lierre à demi revêtue ,
Sur un piédestal gris, l'hiver, morne statue,
Se chauffe avec un feu de marbre sous sa main.
0 deuil ! le grand bassin dormait , lac solitaire.
Un Neptune verdâtre y moisissait dans l'eau.
Les roseaux cachaient l' onde et l'eau rongeait la terre .
Et les arbres mêlaient leur vieux branchage austère.
D'où tombaient autrefois des rimes pour Boileau.
On voyait par moments errer dans la futaie
De beaux cerfsqui semblaient regretter les chasseurs ;
Et, pauvres marbres blancs qu'un vieux tronc d'arbre étaie,
Seules, sous la charmille, hélas! changée en haie,
Soupirer Gabrielle et Vénus , ces deux sœurs !
INTÉRIEURES. 161
Les manteaux relevés par la longue rapière ,
Hélas ! ne passaient plus dans ce jardin sans voix -,
Les tritons avaient l'air de fermer la paupière ;
Et, dansl'ombre, entr' ouvrant ses mâchoiresdepierre,
Un vieux antre ennuyé bâillait au fond du bois.
Et je vous dis alors : — Ce château dans son ombre
A contenu l'amour, frais comme en votre cœur,
Et la gloire , et le rire , et les fêtes sans nombre ,
Et toute cette joie aujourd'hui le rend sombre,
Gomme un vase noircit rouillé par sa liqueur.
Dans cet antre, où la mousse a recouvert la dalle,
Venait, les yeux baissés et le sein palpitant,
Ou la belle Caussade ou la jeune Candale
Qui , d'un royal amant conquête féodale,
En entrant disait Sire, et Loiîis en sortant.
11
162 LES VOIX
Alors comme aujourd' hui, pour Cantlaleou Caussade,
La nuée au ciel bleu mêlait son blond duvet ,
Un doux rayon dorait le toit grave et maussade ,
Les vitres flamboyaient sur toute la façade ,
Le soleil souriait , la nature rêvait !
Alorscommeaujourd'hui, deuxcœurs unis, deux âmes,
Erraient sous ce feuillage où tant d'amour a lui ;
H nommait sa duchesse un ange entre les femmes;
Et l'œil plein de rayons et l'œil rempli de flammes
S'éblouissaient l'un l'autre, alorscommeaujourd'hui!
Au loin dans le bois vague on entendait des rires.
C'étaient d'autresamantSjdansleur bonheur plongés.
Par moments un silence arrêtait leurs délires.
Tendre, il lui demandait : D'où vient que tu soupires?
Douce, elle répondait : D'où vientque vous songez ?
INTÉRIEURES. 163
Tous deux , l'ange et le roi, les mains entrelacées,
ils marcliaient, liers, joyeux, foulant le vert gazon,
Ils mêlaient leurs regards, leur souffle, leurs pensées. .
O temps évanouis! ô splendeurs éclipsées!
0 soleils descendus derrière l'horizon !
A Mil IS...
Il
SOIRÉE EN MER.
XVII.
SOIRÉE EiN MER.
Près du pécheur qui ruisselle,
Quand tous deux, au jour baissant
Nous errons dans la nacelle ,
Laissant chanter l'homme frôle
Et gémir le flot puissant ;
KS LES VOIX
Sous l'abri que font les voiles
Lorsque nous nous asseyons ,
Dans cette ombre où tu te voiles
Quand ton regard aux étoiles
Semble cueillir des rayons 5
Quand tous deux nous croyons lire
Ce que la nature écrit,
Réponds, ô toi que j'admire.
D'où vient que mon cœur soupire?
D'où vient que ton front sourit ?
Dis? d'où vient qu'à chaque lame.
Comme une coupe de fiel ,
La pensée emplit mon âme?
C'est que moi je vois la rame
Tandis que lu vois le ciel !
INTÉRIEURES. 169
C'est que je vois les flots sombres ,
Toi , les astres enchantés !
C'est que, perdu dans leurs nombres,
Hélas , je compte les ombres
Quand tu comptes les clartés!
Chacun , c'est la loi suprême ,
Rame, hélas! jusqu'à la fin.
Pas d'homme, o fatal problème !
Qui ne laboure ou ne sème
Sur quelque chose de vain !
L'homme est sur un flot qui gronde.
L'ouragan tord son manteau.
H rame en la nuit profonde ,
Et l'espoir s'en va dans l'onde
Par les fentes du bateau.
170 LES VOTX
Sa voile que le venl troue
Se déchire à tout moment ,
De sa roule l'eau se joue ,
Les obstacles sur sa proue
Écument incessamment !
Hélas! hélas! tout travaille
Sous tes yeux , ô Jehova !
De quelque côté qu'on aille,
Partout un flot qui tressaille ,
Partout un homme qui va !
Où vas-tu? — Vers la nuit noire.
Où vas-tu? — Vers le grand jour.
Toi? — Je cherche s'il faut croire.
Et loi? — Je vais à la gloire.
Et toi? — Je vais à l'amour.
INTKRŒURES. 171
Vous allez tous à la tombe !
Vous allez à l'inconnu !
Aigle, vautour, ou colombe,
Vous allez où tout retombe
Et d'où rien n'est revenu!
Vous allez où vont encore
Ceux qui font le plus de bruit !
Où va la tleur qu'avril dore !
Vous allez où va l'aurore!
Vous allez où va la nuit !
A quoi bon toutes ces peines ?
Pourquoi tant de soins jaloux ?
Buvez l'onde des fontaines.
Secouez le gland des chênes ,
Aimez , et rendormez-vous !
172 LES VOIX
Lorsqu'ainsi que des abeilles
On a travaillé toujours ;
Qu'on a rêvé des merveilles ;
Lorsqu'on a sur bien des veilles
Amoncelé bien des jours ;
Sur votre plus belle rose ,
Sur votre lys le plus beau ,
Savez-vous ce qui se pose?
C'est l'oubli pour toute chose ,
Pour tout homme le tombeau !
Car le Seigneur nous retire
Les fruits à peine cueillis.
Il dit : Échoue! au navire.
Il dit à la flamme : Expire !
Il dit à la lleur : Pâlis!
INTÉRIEURES. 17;;
H dit au guerrier qui fonde :
— Je garde le dernier mot.
Monte, monte, ô roi du monde!
La chute la plus profonde
Pend au sommet le plus haut. —
Il a dit à la mortelle :
— Vite! éblouis ton amant.
Avant de mourir sois belle.
Sois un instant étincelle,
Puis cendre éternellement !
Cet ordre auquel tu t'opposes
T'enveloppe et t'engloutit.
Mortel, plains-toi, si tu l'oses,
Au Dieu qui lit ces deux choses ,
Le ciel grand, l'homme petit!
17A LES VOIX
Chacun, qu'il doute ou qu'il nie,
Lutte en frayant son chemin;
Et l'éternelle harmonie
Pèse comme une ironie
Sur tout ce tumulte humain !
Tous ces faux biens qu'on envie
Passent comme un soir de mai.
Vers l'ombre, hélas! tout dévie.
Que reste-t-il de la vie.
Excepté d'avoir aimé !
Ainsi je courbe ma tète
Quand tu redresses ton front.
INTÉRIELRES.
Ainsi, sur l'onde inquiète,
J'écoute, sombre poète.
Ce que les flots me diront.
Ainsi, pour qu'on me réponde,
J'interroge avec effroi;
Et dans ce gouffre où je sonde
La fange se mêle à l'onde... —
Oh ! ne fais pas comme moi !
Que sur la vague troublée
J'abaisse un sourcil hagard ;
Mais toi, belle âme voilée,
Vers l'espérance étoilée
Lève un tranquille regard !
176 LES VOIX INTÉRIEURES.
Tu fais bien. Vois les cieux luire.
Vois les asti'es s'y mirer.
Un instinct là- haut t'attire.
Tu regardes Dieu sourire;
Moi , je vois l'homme pleurer î
ScptoiiiluT 18.
XVlll.
12
Dans Virgile parfois , dieu tout près d'être un ange,
Le vers porte à sa cime une lueur étrange.
C'est que, rêvant déjà ce qu'à présent on sait,
Il chantait presque à l'heure où Jésus vagissait.
C'est qu'à son insu même il est une des âmes
Que l'Orient lointain teignait de vagues flammes.
12.
180 LES VOIX INTÉRIEURES.
C'est qu'ilest un des cœurs que, déjà, sous les cicux,
Dorait le jour naissant du Christ mystérieux !
Dieu voulait qu'avant tout, rayon du Fils de riiomnie,
L'aube de Bethléem blanchît le front de Rome.
Mars 1857.
A UN RICHE.
XIX.
A UIN RICHE.
Jeune homme! je te plains; et cependant j'admire
Ton grand parc enchanté qui semble nous sourire,
Qui fait, vu de ton seuil, le tour de l'horizon,
Grave ou joyeux suivant le jour et la saison,
Coupé d' herbe et d' eau vive, et remplissant huit lieues
De ses vagues massifs et de ses ombres bleues.
184 LES VOIX
J'admire ton domaine, et pourtant je te plains!
Car dans ces bois touffus de tant de grandeur pleins,
Où le printemps épanche un faste sans mesure ,
Quelle plus misérable et plus pauvre masure
Qu'un homme usé, flétri, mort pour l'illusion.
Riche et sans volupté , jeune et sans passion ,
Dont le cœur délabré , dans ses recoins livides ,
N'a plus qu'un triste amas d'anciennes coupes vides,
Vases brisés qui n'ont rien gardé que l'ennui.
Et d'où l'amour, la joie et la candeur ont fui!
Oui , tu me fais pitié , toi qui crois faire envie !
Ce splendide séjour sur ton cœur, sur ta vie.
Jette une ombre ironique, et rit en écrasant
Ton front terne et chétif d'un cadre éblouissant.
Dis-moi , crois-tu , vraiment , posséder ce royaume
D'ombre et de fleurs, où l'arbre arrondi comme un dôme,
INTÉRIEURES. 185
L'étang, lame d'argent que le couchant fait d'or,
L'allée entrant au bois comme un noir corridor,
Et là, sur la forêt , ce mont qu'une tour garde.
Font un groupe si beau pour l'âme qui regarde !
Lieu sacré pour qui sait dans l'immense univers.
Dans les prés , dans les eaux et dans les vallons verts ,
Retrouver les prolils de la face éternelle
Dont le visage humain n'est qu'une ombre charnelle !
Que fais-tu donc ici? jamais on ne te voit.
Quand le matin blanchit l'angle ardoisé du toit.
Sortir, songer, cueillir la fleur, coupe irisée
Que la plante à l'oiseau tend pleine de rosée ,
Et parfois t' arrêter, laissant pendre à ta main
Un livre interrompu, debout sur le chemin.
Quand le bruit du vent coupe en strophes incertaines
Cette longue chanson qui coule des fontaines.
186 LES VOIX
Jamais lu n'as suivi de sommets en sommets
La ligne des coteaux qui fait rêver-, jam.ais
Tu n'as joui de voir, sur l'eau qui le reflète,
Quelque saule noueux tordu comme un athlète.
Jamais, sévère esprit au mystère attaché,
Tu n'as questionné le vieux orme penché
Qui regarde à ses pieds toute la plaine vivre.
Comme un sage qui rêve attentif à son livre.
L'été, lorsque le jour est par midi frappé,
Lorsque la lassitude a tout enveloppé,
A l'heure où l'andalouse et l'oiseau font la sieste,
Jamais le faon peureux , tapi dans l'antre agreste ,
Ne te voit, à pas lents, loin de l'homme importun ,
Grave, et comme ayant peur de réveiller quelqu'un,
Errer dans les forêts ténébreuses et douces
Où le silence dort sur le velours des mousses.
INTÉRIEURES. 187
Que te fait tout cela? les nuages des cieux ,
La verdure et l'azur sont l'ennui de tes yeux.
Tu n'es pas de ces fous qui vont, et qui s'en vantent ,
Tendant partout l'oreille aux voix qui partout chantent,
Rendant grâce au Seigneur d'avoir fait le printemps,
Qui ramassent un nid, ou contemplent long-temps
Quelque noir champignon, monstre étrange de l'herbe.
Toi , comme un sac d'argent , tu vois passer la gerbe.
Ta futaie , en avril , sous ses bras plus nombreux
A l'air de réclamer bien des pas amoureux ,
Bien des cœurs soupirants , bien des têtes pensives ;
Toi , qui jouis aussi sous ses branches massives ,
Tu songes, calculant le taillis qui s'accroît,
Que Paris, ce vieillard qui, l'hiver, a si froid.
Attend , sous ses vieux quais percés de rampes neuves ,
Ces longs serpents de boisqui descendent les fleuves!
Ton regard voit , tandis que notre œil flotte au loin ,
Les blés d'or en farine et la prairie en foin ;
Pour toi le laboureur est un rustre qu'on paie ;
Pour toi toute fumée ondulant , noire ou gaie ,
188 LES VOIX
Sur le clair paysage, est un foyer inipui'
Où l'on cuit quelque viande à l'angle d'un vieux mur .
Quand le soir tend le ciel de ses moires ardentes ,
Au dos d'un fort cheval assis, jambes pendantes,
Quand les bouviers hâlés , de leurs bras vigoureux ,
Piquent tes bœufs géants qui i3ar le chemin creux
Se hâtent pêle-mêle et s'en vont à la crèche ,
Toi , devant ce tableau , tu rêves à la brèche
Qu'il faudra réparer, en vendant tes silos ,
Dans ta rente qui tremble aux pas de don Carlos !
Au crépuscule, après un long jour monotone,
Tu t'enfermes chez loi. Lestièdes nuits d'automne
Versent leur chaste haleine aux coteaux veloutés.
Tu n'en sais rien. D'ailleurs, qu'importe ! A tes côtés.
Belles, leurs bruns cheveux appliqués sur les tempes,
Fronts roses empourprés par le reliel des lampes.
INTÉRIEURES. 189
Des femmes aux yeux purs sont assises, formant
Un cercle frais qui brode et cause doucement ;
Toutes, dans leurs discours où rien n'ose apparaître,
Cachant leurs vœux, leur âme et leur cœur que peut-être
Embaume un vagueamour,fleurqu'on ne cueille pas,
Parfum qu'on sentirait en se baissant tout bas.
Tu n'en sais rien. Tu fais parmi ces élégies
Tomber ton froid sourire , ou , sous quatre bougies ,
D'autres hommes et toi , dans un coin attablés
Autour d'un tapis vert, bruyants , vous querellez
Les caprices du whist , du brelan ou de l'hombre. —
La fenêtre est pourtant pleine de lune et d'ombre î
O risible insensé! vraiment, je te le dis,
Cette terre, ces prés, ces vallons arrondis,
Mids de feuilles et d'herbe où jasent les villages,
Ces blés où les moineaux font leurs joyeux pillages ,
190 LES VOIX
Ces 'champs qui, l'hiver môme, ont d'austères appas,
Ne t'appartiennent point : tu ne les comprends pas.
Vois-tu , tous les passants , les enfants , les poètes ,
Sur qui ton bois répand ses ombres inquiètes,
Le pauvre jeune peintre épris de ciel et d'air,
L'amant plein d'un seul nom, le sage au cœur amer,
Qui viennent rafraîchir dans cette solitude ,
Hélas ! l'un son amour et l'autre son étude ,
Tous ceux qui , savourant la beauté de ce lieu ,
Aiment, en quittant l'homme, à s'approcher de Dieu ,
Et qui , laissant ici le bruit vague et morose
Des troubles de leur âme , y prennent quelque chose
De l'immense repos de la création.
Tous ces hommes, sans or et sans ambition,
Et dont le pied poudreux ou tout mouillé par l'herbe
Te fait rire emporté par ton landau superbe ,
Sont dans ce parc touffu, que tu crois sous ta loi,
Plus riches, plus chez eux, plus les maîtres que toi ,
INTERIEURES. 191
Quoique de leur forêt que ta main grille et mure
Tu puisses couper l'ombre et vendre le murmure!
Pour eux rien n'est stérile en ces asiles frais.
Pour qui les sait cueillir tout a des dons secrets.
De partout sort un flot de sagesse abondante.
L'esprit qu'a déserté la passion grondante,
Médite à l'arbre mort, aux débris du vieux pont.
Tout objet dont le bois se compose répond
A quelque objet pareil dans la forêt de l'âme.
Un feu de pâtre éteint parle à l'amour en flamme.
Tout donne des conseils au penseur, jeune ou vieux.
On se pique aux chardons ainsi qu'aux envieux;
La feuille invite à croître, et l'onde, en coulant vite.
Avertit qu'on se hâte et que l'heure nous quitte.
Poureux rien n'est muet, rien n'estfroid, rien n'estmort.
Un peu de plume en sang leur éveille un remord;
Les sources sont des pleurs; la fleur qui boit aux fleuves
Leur dit : Sou venez- vous , ô pauvres âmes veuves!
192 LKS VOIX
Pour eux l'antre profond cache un songe étoile-,
Et la nuit, sous l'azur d'un beau ciel constellé,
L'arbre sur ses rameaux comme à travers ses branches ,
Leur montre l'astre d'or et les colombes blanches,
Choses douces aux cœurs par le malheur ployés ,
Car l'oiseau dit : Aimez; ! et l'étoile : Croyez !
Voilà ce que chez toi verse aux âmes souffrantes
La chaste obscurité des branches murmurantes !
Maistoi, qu'en fais-tu? dis. — Tous les ans, en flots d'or,
Ce murmure, cette ombre, ineffable trésor.
Ces bruits de vent qui joue et d'arbre qui tressaille,
Vont s'enfuir au fond de ton coffre qui bâille;
Et tu changes ces bois où l'amour s'enivra ,
Toute cette nature en logea l'Opéra!
Encor si la musique arrivait à ton âme !
Mais entre l'art et toi l'or met son mur infâme.
INTÉRIEURES. 19^
L'esprit qui comprend l'art comprend le reste aussi.
Tu vas donc dormir là; sans te douter qu'ainsi
Que tous ces verts trésors que dévore ta bourse,
Gluck est une forêt et Mozart une source.
Tu dors; et quand parfois la mode, en souriant,
Te dit : Admire, riche! alors, joyeux, criant.
Tu surgis, demandant comment l'auteur se nomme.
Pourvu que toutefois la muse soit un homme!
Car tu te roidiras dans ton étrange orgueil
Si l'on t'apporte, un soir, quelque musique en deuil,
Urne que la pensée a chauffée à sa flamme,
Beau vase où s'est versé tout le cœur d'une femme.
0 seigneur malvenu de ce superbe lieu !
Caillou vil incrusté dans ces rubis en feu !
Maître pour qui ces champs sont pleins de sourdes haines!
Gui parasite enflé de la sève des chênes!
19Zi LES VOIX INTÉRTEl RES.
Pauvre riche! — Vis donc, puisque cela pour loi
C'est vivre. Vis sans cœur , sans pensée et sans foi.
Vis pour l'or, chose vile, et l'orgueil, chose vaine.
Végète, toi qui n'as que du sang dans la veine,
Toi qui ne sens pas Dieu frémir dans le roseau ,
Regarder dans l'aurore et chanter dans l'oiseau !
Car, — et bien que tu sois celui qui rit aux belles
Et, le soir, se récrie aux romances nouvelles, —
Dans les coteaux penchants où fument les hameaux,
Prèsdeslacs,prèsdesfleurs, sous les larges rameaux,
Dans tes propres jardins, tu vas aussi stupide.
Aussi peu clairvoyant dans ton instinct cupide ,
Aussi sourd à la vie, à l'harmonie, aux voix,
Qu'un loup sauvage errant au milieu desgrandsbois!
Mai 1857.
XX.
Regardez : les enfants se sont assis en rond.
Leur mère est à côté, leur mère au jeune front
Qu'on prend pour une sœur aînée;
Inquiète , au milieu de leurs jeux ingénus ,
De sentir s'agiter leurs chiffres inconnus
Dans l'urne de la destinée.
198 LES VOIX
Près d'elle nait leur rire et finissent leurs pleurs.
Et son cœur est si pur et si pareil aux leurs ,
Et sa luniière est si choisie
Ou en passant à travers les rayons de ses jours,
La vie aux mille soins, laborieux et lourds,
Se transfigure en poésie!
Toujours elle les suit, veillant et regardant;
Soit que janvier rassemble au coin de l'âtre ardenl
Leur joie aux plaisirs occupée;
Soit qu'un doux vent de mai, qui ride le ruisseau,
Remue au-dessus d'eux les feuilles, vert monceau
D'où tombe une ombre découpée.
Parfois, lorsque passant près d'eux, un indigent
Contemple avec envie un beau hochet d'argent
Que sa faim dévorante admire,
La mère est là ; pour faire, au nom du Dieu vivant,
INTÉRIEURES. 199
Du hochet une aumône, un ange de l'enfant,
Il ne lui faut qu'un doux sourire !
Etmoi qui, mère, enfants, les vois toussons mesyeux,
Tandis qu'auprès de moi les petits sont joyeux
Comme des oiseaux sur les grèves ,
Mon cœur gronde et bouillonne, et jesens lentement,
( louvercle soulevé par un tlot écumânt ,
S' entr' ouvrir mon front plein de rêves.
Juin 1834.
XXI.
Dans ce jardin antique où les grandes ailées
Passent sous les tilleuls si chastes, si voilées
Que toute fleur qui s'ouvre y semble un encensoir,
Oii , marquant tous ses pas de l'aube jusqu'au soir,
L'heure met tour-à-tour dans les vases de marbre
Les rayons du soleil et les ombres de l'arbre,
20Zi LES VOIX INTÉRIEURES.
Anges, vous le savez, oh! comme avec amour,
Rêveur, je regardais dans la clarté du jour
Jouer l'oiseau qui vole et la branche qui plie ,
Et de quels doux pensers mon âme était remplie ,
Tandis que l'humble enfant, dont je baise le front,
Avec son pas joyeux pressant mon pas moins prompt,
Marchait en m' entraînant vers la grotte où le lierre
Met une barbe verte au vieux fleuve de pierre !
Février 1837.
A DES OISEAUX ENVOLÉS.
XXII.
\ DES OISEAUX EINVOLÉS.
Enfants! — Oh! revenez! Tout à l'heure, imprudent,
Je vous ai de ma chambre exilés en grondant ,
Rauque et tout hérissé de paroles moroses.
Et qu'aviez-vous donc fait, bandits aux lèvres roses ?
Quel crime? quel exploit? quel forfait insensé?
Quel vase du Japon en mille éclats brisé?
208 LES VOIX
Quel vieux portrait crevé? quel beau missel golliique
Enrichi par vos mains d'un dessin fantastique?
Non, rien de tout cela. Vous aviez seulement,
Ce matin, restés seuls dans ma chambre un moment.
Pris parmi ces papiers que mon esprit colore ,
Quelques vers, groupe informe, embryons près d'éclore,
Puis vous les aviez mis, prompts à vous accorder,
Dans le feu , pour jouer, pour voir, pour regarder
Dans une cendre noire errer des étincelles,
Comme brillent sur F eau de nocturnes nacelles,
Ou comme, de fenêtre en fenêtre, on peut voir
Des lumières courir dans les maisons le soir.
Voilà tout. Vous jouiez et vous croyiez bien faire.
Belle perte, en elfet! beau sujet de colère!
Une strophe , mal née au doux bruit de vos jeux ,
Qui remuait les mots d'un vol trop orageux !
INTÉRIEURES. 209
Une ode qui chargeait d'une rime gonflée
Sa stance paresseuse en marchant essoufflée !
De lourds alexandrins Fun sur l'autre enjambant
Comme des écoliers qui sortent de leur banc !
Un autre eût dit : — Merci ! Vous ôtez une proie
Au feuilleton méchant qui bondissait de joie
Et d'avance poussait des rires infernaux
Dans l'antre qu'il se creuse au bas des grands journaux . —
Moi , je vous ai grondés. Tort grave et ridicule î
Nains charmants que n eût pas voulu fâcher Hercule,
Moi , je vous ai fait peur. J'ai , rêveur triste et dur,
Reculé brusquement ma chaise jusqu'au mur.
Et, vous jetant ces noms dont l'envieux vous nomme,
J'ai dit : Allez-vous-en ! laissez-moi seul! — Pauvre homme!
Seul! le beau résultat! le beau triomphe! seul!
Comme on oublie un mort roulé dans son linceul.
Vous m'avez laissé là, l'œil fixé sur ma porte.
Hautain, grave et puni. — Mais vous, que vous importe 1
Vous avez retrouvé dehors la liberté ,
Le grand air, le beau parc, le gazon souhaité,
14
210 LES VOIX
L'eau courante où l'on jette une herbe à l'aventure,
Le ciel bleu , le printemps, la sereine nature,
Ce livre des oiseaux et des bohémiens ,
Ce poème de Dieu qui vaut mieux que les miens,
Où l'enfant peut cueillir la fleur, strophe vivante,
Sans qu'une grosse voix tout-à coup l'épouvante!
Moi , je suis resté seul , toute joie ayant fui ,
Seul avec ce pédant qu'on appelle l'ennui.
Car, depuis le matin assis dans l'antichambre ,
Ce docteur, né dans Londre, un dimanche, en décembre,
Qui ne vous aime pas, ô mes pauvres petits.
Attendait pour entrer que vous fussiez sortis.
Dans l'angle où vous jouiez il est là qui soupire.
Et je le vois bâiller, moi qui vous voyais rire!
Que faire? lire un livre? oh non! — dicter des vers?
 quoi bon? — Émaux bleus ou blancs, céladons verts.
Sphère qui fait tourner tout le ciel sur son axe ,
Les beaux insectes peints sur mes tasses de Saxe,
INTÉRIEURES. -211
Tout m'ennuie, et je pense à vous. En vérité,
Vous partis, j'ai perdu le soleil, la gaîté ,
Le bruit joyeux qui fait qu'on rêve, le délire
De voir le tout petit s'aider du doigt pour lire ,
Les fronts pleins de candeur qui disent touj ours oui ,
L'éclat de rire franc, sincère, épanoui.
Qui met subitement des perles sur les lèvres,
Les beaux grands yeux naïfs admirant mon vieux Sèvres,
La curiosité qui cherche à tout savoir.
Et les coudes qu'on pousse en disant : Viens donc voir !
Oh! certes, les esprits, les sylphes et les fées
Que le vent dans ma chambre apporte par bouffées.
Les gnomes accroupis là haut, près du plafond.
Dans les angles obscurs que mes vieux livres font,
Les lutins familiers, nains à la longue échine,
Qui parlent dans les coins à mes vases de Chine ,
Tout l'invisible essaim de ces démons joyeux,
 dû rire aux éclats, quand là, devant leurs yeux,
212 LES VOIX
Ils VOUS ont VUS saisir dans la boîte aux ébauches
Ces hexamètres nus, boiteux, difformes, gauches,
Les traîner au grand jour, pauvres hiboux fâchés,
Et puis, battant des mains, autour du feu penchés,
De tous ces corps hideux soudain tirant une âme,
Avec ces vers si laids faire une belle flamme!
Espiègles radieux que j'ai fait envoler,
Oh ! revenez ici chanter, danser, parler,
Tantôt, groupe folâtre, ouvrir un gros volume.
Tantôt courir, pousser mon bras qui tient ma plume,
Et faire dans le vers que je viens retoucher
Saillir soudain un angle aigu comme un clocher
Que perce tout-à-coup un horizon de plaines.
Mon àme se réchauffeà vos douces haleines;
Revenez près de moi, souriant de plaisir.
Bruire et gazouiller, et sans peur obscurcir
' INTÉRIEURES. n5
Le vieux livre où je lis de vos ombres penchées,
Folles tètes d'enfants! gaîtés effarouchées!
J'en conviens , j'avais tort, et vous aviez raison.
Mais qui n'a quelquefois grondé hors de saison?
Il faut être indulgent, nous avons nos misères.
Les petits pour les grands ont tort d'être sévères.
Enfants ! chaque matin , votre àme avec amour
S'ouvre à la joie ainsi que la fenêtre au jour.
Beau miracle, vraiment, que Y enfant, gai sans cesse ,
Ayant tout le bonheur, ait toute la sagesse !
Le destin vous caresse en vos commencements;
Vous n'avez qu'à jouer et vous êtes charmants.
Mais nous, nous qui pensons, nous qui vivons, nous som aies
Hargneux, tristes, mauvais, ômeschers petits hommes!
On a ses jours d'humeur, de déraison, d'ennui.
11 pleuvait ce matin. Il fait froid aujourd'hui.
Un nuage mal fait dans le ciel tout à l'heure
A passé. Que nous veut cette cloche qui pleure?
ni\ LES VOIX
Puis, on a clans le cœur quelque remords. Voilà
Ce qui nous rend méchants. \ous saurez tout cela,
Quand l'âge à votre tour ternira vos visages,
Quand vous serez plus grands, c'est-à-dire moins sages.
J'ai donc eu tort. C'est dit. Mais c'est assez punir,
Mais il faut pardonner , mais il faut revenir.
Voyons, faisons la paix, je vous prie à mains jointes.
Tenez, crayons, papiers, mon vieux compassanspointes,
Mes laques et mes grès, qu'une vitre défend.
Tous ces hochets de l'homme enviés par l'enfant,
Mes gros chinois ventrus faits comme des concombres,
Mon vieux tableau, trouvé sous d'antiques décombres.
Je vous livrerai tout, vous toucherez à tout!
Vous pourrez sur ma table être assis ou debout,
Et chanter, et traîner, sans que je me récrie.
Mon grand fauteuil de chêne et de tapisserie,
Et sur mon banc sculpté jeter tous à la fois
Vos jouets anguleux qui déchirent le bois !
INTÉRIEURES. 215
.le VOUS laisserai même, et gaimeiil, el sans crainte,
0 prodige! en vos mains tenir ma bible peinte,
Que vous n'avez touchée encor qu'avec terreur,
Où l'on voit Dieu le père en habit d'empereur!
Et puis, brûlez les vers dont ma table est semée,
Si vous tenez à voir ce qu'ils font de fumée!
Brûlez ou déchirez! — Je serais moins clément
Si c'était chez Méry, le poète charmant.
Que Marseille la grecque, heureuse et noble ville,
Blonde fille d'Homère, a fait fds de Virgile.
Je vous dirais : — « Enfants ! ne touchez que desyeux
A ces vers qui demain s'envoleront aux cieux.
Ces papiers, c'est le nid, retraite caressée,
Où du poète ailé rampe encor la pensée.
Oh ! n'en approchez pas! car les vers nouveau-nés.
Au manuscrit natal encore emprisonnés.
Souffrent entre vos mains innocemment cruelles.
Vous leur blessez le pied , vous leur froissez les ailes ;
216 LES VOIX
Et , sans vous en douter, vous leur faites ces maux
Que les petits enfants font aux petits oiseaux. » —
Mais qu'importe les miens! — Toute ma poésie,
C'est vous, et mon esprit suit votre fantaisie.
Vous êtes les reflets et les rayonnements
Dont j'éclaire mon vers si sombre par moments.
Enfants, vous dont la vie est faite d'esi^érance.
Enfants, vous dont la joie est faite d'ignorance.
Vous n'avez pas souiïert et vous ne savez pas ,
Quand la pensée en nous a marché pas à pas ,
Sur le poète morne et fatigué d'écrire.
Quelle douce chaleur répand votre sourire.
Combien il a besoin, quand sa tête se rompt ,
De la sérénité qui luit sur votre front;
Et quel enchantement l'enivre et le fascina,
Quand le charmant hasard de quelque cour voisine
INTÉRIEURES. 217
OÙ VOUS VOUS ébattez sous un arbre penctiant,
Mêle vos joyeux cris à son douloureux chant!
Revenez donc, hélas! revenez dans mon ombre,
Si vous ne voulez pas que je sois triste et sombre.
Pareil, dans l'abandon où vous m'avez laissé,
Au pêcheur d'Etrétat, d'un long hiver lassé,
Qui médite appuyé sur son coude , et s'ennuie
De voir à sa fenêtre un ciel rayé de pluie.
Avril iS57
XXIII.
A quoi je songe? — Hélas! loin du toit où vous êtes ,
Enfants, je songe à vous! à vous mes jeunes têtes.
Espoir de mon été déjà penchant et mûr,
Rameaux dont, tous les ans, l'ombre croît sur mon mur,
Douces âmes à peine au jour épanouies.
Des rayons de votre aube encor tout éblouies !
222 LES VOIX
Je songe aux deux petits qui pleurent en riant ,
Et qui font gazouiller sur le seuil verdoyant,
Coramedeuxjeunes fleurs qui seheurtententreelles,
Leurs jeux charmants mêlés de charmantes querelles !
Et puis , père inquiet , je rêve aux deux aînés
Qui s'avancent déjà de plus de flot baignés,
Laissant pencher parfois leur tête encor naïve,
L'un déjà curieux, l'autre déjà pensive!
Seul et triste au milieu des chants des matelots.
Le soir, sous la falaise, à cette heure où les flots,
S'ouvrant et se fermant comme autant de narines,
Mêlent au vent des cieux mille haleines marines ,
Où l'on entend dans l'air d'ineffables échos
Qui viennent de la terre ou qui viennent des eaux ,
Ainsi je songe ! — à vous , enfants, maison , famille ,
A la table qui rit, au foyer qui pétille^
A tous les soins pieux que répandent sur vous
Votre mère si tendre et votre aïeul si doux!
INTÉRIEURES. 223
Et tandis qu'à mes pieds s'étend , couvert de voiles ,
Le limpide océan , ce miroir des étoiles ,
Tandis que les nochers laissent errer leurs yeux
De l'infini des mers à l'infini des cieux,
Moi , rêvant à vous seuls, je contemple et je sonde
L'amour que j'ai pour vous dans mon âme profonde,
Amour doux et puissant qui toujours m'est resté,
Et cette grande mer est petite à côté!
Juillet 1836. — St-Val-eu-C. Écrit au bord de la mer
UNE NUIT QU'ON ENTENDAIT
LA MER SANS LA VOIR.
XXIV.
15
UNE r^lIIT QU'ON ENTENDAIT LA MER
SANS LA VOIR.
Quels sont ces bruits sourds?
Écoutez vers l'onde
Cette voix profonde
Qui pleure toujours
Et qui toujours gronde,
Quoiqu'un son plus clair
15.
228 LES VOIX
Parfois I interrompe... -
Le vent de la mer
Souffle dans sa trompe!
Comme il pleut ce soir!
N'est-ce pas, mon hôte?
Là-bas , à la côte,»
Le ciel est bien noir,
La mer est bien haute!
On dirait l'hiver;
Parfois on s'y trompe...
Le vent de la mer
Souffle dans sa trompe.
Oh ! marins perdus !
Au loin , dans cette ombre,
Sur la nef qui sombre ,
Que de bras tendus
[NTÉRIËURES. 229
Vers la terre sombre!
Pas d'ancre de fer
Que le flot ne rompe. —
Le vent de la mer
Soufflé dans sa trompe.
Nochers imprudents !
Le vent dans la voile
Déchire la toile
Comme avec les dents !
Là-haut pas d'étoile!
L'un lutte avec l'air,
L'autre est à la pompe.
Le vent de la mer
Souflle dans sa trompe.
C'est toi , c'est ton l'eu
Oue le nocher rêve ,
230 LES VOIX INTÉRIEURES.
Quand le flot s'élève ,
Chandelier que Dieu
Pose sur la grève !
Phare au rouge éclair
Que la brume estompe! —
Le vent de la mer
Souffle dans sa trompe.
.Iiiillet 1856.
TENTANDA VIA EST.
XXV.
ÏENTANDA VIA EST.
Ne vous effrayez pas , douce mère inquiète
Dont la bonté partout dans la maison s'émiette ,
De le voir si petit, si grave et si pensif.
Comme un pauvre oiseau blanc qui, seul sur u n récif,
Voit l'océan vers lui monter du fond de l'ombre,
H regarde déjà la vie immense et sombre.
-2.3Z| M^S VOIX
Il rêve de la voir s'avancer pas à pas.
0 mère au cœur divin , ne vous effrayez pas ,
Vous en qui , — tant votre âme est un charmant mél ange !
L'ange voit un enfant et l'enfant voit un ange.
Allons, mère, sans trouble et d'un air triomphant
Baisez-moi le grand front de ce petit enfant.
Ce n'est pas un savant, ce n'est pas un prodige ,
C'estun songeur; tant mieux. Soyez tiére, vous di^je!
La méditation du génie est la sœur.
Mère, et l'enfant songeur fait un homme penseur,
Et la pensée est tout ^ et la pensée ardente
Donne à Milton le ciel, donne l'enfer à Dante!
Un jour il sera grand. L'avenir glorieux
Attend, n'en doutez pas, l'enfant mystérieux
Qui veut savoir comment chaque chose se nomme
Et questionne tout, un mur autant qu'un homme.
INTÉRIEURES. 235
Qui sait si , ramassant à terre sans elfort
Le ciseau colossal de Michel- Ange mort ,
Il ne doit pas , livrant au granit des batailles ,
Faire au marbre étonné de superbes entailles ?
Ou , comme Bonaparte ou bien François premier,
Prendre, joueur d'échecs, l'Europe pour damier?
Qui sait s'il n'ira point, voguant à toute voile.
Ajoutant à son œil, que l'ombre iiumaine voile,
L'œil du long télescope au regard elïVayant ,
Ou l'œil de la pensée encor plus clairvoyant,
Saisir, dans l'azur vaste ou dans la mer profonde,
Un astre comme Herschell , comme Colomb un monde?
Qui sait? Laissez grandir ce petit sérieux.
Il ne voit même pas nos regards curieux.
Peut-être que déjà ce pauvre enfant fragile
Rêve, comme rêvait l'enfant qui fut Virgile,
Au combat qui poursuit le poète éclatant ;
Et qu'il veut, aussi lui, tenter, vaincre, et sortant
236 LES VOIX INTÉRIEURES.
Par un cliemin nouveau de lasplièreoù noussomiues,
Voltiger, nom ailé, sur les bouches des hommes.
.lui II 185.^,
XXYI.
Jeune lille, l'amour, c'est d'abord un miroir
Où la femme coquette et belle aime à se voir,
Et, gaie ou rêveuse, se penche;
Puis, comme la vertu, quand il a votre cœur,
Il en chasse le mal et le vice moqueur ,
Et vous fait l'âme pure et blanche;
2/|0 LES VOTX INTÉRIEURES.
Puis on descend un peu, le pied vous glisse... — alors
C'est un abîme ! en vain la main s'attache aux bords,
On s'en va dans l'eau qui tournoie! —
L'amourestcharmant, pur, et mortel. N'y crois pas !
Tel l'enfant, par un fleuve attiré pas à pas.
S'y mire, s'y lave et s'y noie.
Février lo57
APRES UNE LECTURE DE DANTE.
XXVII.
ic
APRÈS UNE LECTURE DE DANTE.
Quand le poète peint l'enfer , il peint sa vie :
Sa vie , ombre qui fuit de spectres poursuivie ;
Forêt mystérieuse où ses pas effrayés
S'égarent à tâtons hors des chemins frayés ;
16.
^aa LKS VOIX
INoir voyage obstrué de rencontres difformes ;
Spirale aux bords douteux, auxprofondeursénornies,
Dont les cercles hideux vont toujours plus avant
Dans une ombre où se meut l'enfer vague et vivant !
Cette rampe se perd dans la brume indécise ;
Au bas de chaque marche une plainte est assise ,
Et l'on y voit passer avec un faible bruit
Des grincements dedentsblancs dans lasombre nuit.
Là sont les visions, les rêves, les chimères ;
Les yeux que la douleur change en sources amères;
L'amour, couple enlacé, triste et toujours brûlant,
Oui dans un tourbillon passe une plaie au flanc;
Dans un coin la vengeance et la faim, sœurs impies,
Sur un crâne rongé côte à côte accroupies ;
Puis la pâle misère , au sourire appauvri ;
L'ambition, l'orgueil de soi-même nourri,
Et la luxure immonde et l'avarice infâme;
Tous les manteaux de plomb dont peut se charger l'a me!
Plus loin, la lâcheté, la peur, la trahison
Offrant des clefs à vendre et goûtant du poison ;
INTÉRIEURES. 2^5
Et puis, plus bas encore, et tout au fond du goutï're,
Le masque grimaçant de la Haine qui souffre ! .
Oui , c'est bien là la vie , ô poète inspiré !
Et son chemin brumeux d'obstacles encombré.
Mais, pour que rien n'y manque, en cette route étroite,
Vous nous montrez toujours debout à votre droite
Le génie au front calme, aux yeux pleins de rayons
' " Virsfile serein qui dit : Continuo»^'^ '
AoOt J85*î.
PENSAR, DUDAR
— A M"^ LOUISE B. —
XXVIII.
PENSAR, DUDAR.
A M'"^ LOUISE B. —
Je vous l'ai déjà dit , notre incurable plaie ,
Notre nuage noir qu'aucun vent ne balaie,
Notre plus lourd fardeau , notre pire douleur ,
Ce qui met sur nos fronts la ride et la pâleur,
Ce qui fait flamboyer l'enfer sur nos murailles ,
C'est l'âpre anxiété qui nous tient aux entrailles,
550 LES VOIX
C'est la fatale angoisse et le trouble profond
Qui fait que notre cœur en abîmes se fond ,
Quand un matin le sort, qui nous a dans sa serre,
Nous mettant face à face avec notre misère ,
Nous jette brusquement, lui notre maître à tous.
Cette question sombre : — Ame , que croyez-vous?
C'est l'hésitation redoutable et profonde
Qui prend, devant ce sphinx qu'on appelle le monde,
Notre esprit effrayé plus encor qu'ébloui ,
Qui n'ose dire non et ne peut dire oui!
C'est là r infirmité de toute notre race.
De quoi l'homme est-il sur ? qui demeure ? qui passe ?
Quel est le chimérique et quel est le réel ?
Quand l'explication viendra-t-elle du ciel?
D'où vient qu'en nos sentiersquelesophismeencombre
Nous trébuchons toujours?d'oùvientqu' esprits faitsd'ombi
Nous tremblons tous, la nuit, à l' heure où lentement
La brume monte au cœur ainsi qu'au iirmament /
INTÉRIEURKS. 251
Q lie r aube même est sombre et cache u n grand problème?
El que plus d'un penseur, ô misère suprême!
Jusque dans les enfants trouvant de noirs écueils,
Douteauprèsdesberceauxcommeauprèsdes cercueils?
Voyez : cet homme est juste, il est bon ; c'est un sage.
Nul fiel intérieur ne verdit son visage ;
Si par quelques endroits son cœur est déjà mort,
Parmi tous ses regrets il n'a pas un remord ;
Les ennemis qu'il a, s'il faut qu'il s'en souvienne,
Lui viennent de leur haine et non pas de la sienne ^^
C'est un sage — du temps d'Aurèle ou d'Adrien.
Il est pauvre, et s'y plaît. Il ne tombe plus rien
De sa tête vieillie aux rumeurs apaisées,
Rien que des cheveux blancs et de douces pensées.
Tous les hommes pour lui d'un seul flanc sont sortis,
Et, frère aux malheureux, il est père aux petits.
252 LES VOTX
Sa vie est simple , et fuit la ville qui bourdonne
Les champs où tout guérit, les champs où tout pardon
Les villageois dansant au bruit des tambourins ,
Quelque ancien livre grec où revivent sereins
Les vieux héros d'Athène et de Lacédémone ,
Les enfants rencontrés à qui l'on fait l'aumône,
Le chienàqui l'on parle et dont l'œil vous comprend,
L'étude d'un insecte en des mousses errant,
Le soir, quelque humble vieille au logis ramenée :
Voilà de quels rayons est faite sa journée.
Chaque jour, car pour lui chaque jour passe ainsi.
Quand le soleil descend, il redescend aussi;
Il regagne , abordé des passants qui l'accueillent ,
Son toitsurqui, l'hiver, de grands chênes s'effeuillent
Si sa table, où jamais rien ne peut abonder,
iN'a qu'un maigre repas, il sourit, sans gronder
La servante au front gris, qui sous les ans chancelle,
A qui manque aujourd'hui la force et non le zèle ;
Puis il rentre à sa chambre*où le sommeil l'attend.
Et là, seul, (jue fait-il? lui, ce juste content?
INTÉRIEURES. 25.3
Lui , ce cœur sans désirs, sans fautes et san^ peines ?
Il pense, il rêve, il doute. .. — 0 ténèbres humaines !
Sombre loi ! tout est donc brumeux et vacillant !
Oh ! surtout dans ces jours où tout s'en va croulant,
Où le malheur saisit notre âme qui dévie.
Et souffle affreusement sur notre folle vie ,
Où le sort envieux nous tient , où l'on n'a plus
Que le caprice obscur du flux et du reflux,
Qu'un livre déchiré, qu'une nuit ténébreuse,
Qu'une pensée en proie au gouffre qui se creuse,
Qu'un cœur désemparé de ses illusions,
Frêle esquif démâté , sur qui les passions.
Matelots furieux, qu'en vain l'esprit écoute.
Trépignent , se battant pour le choix de la route ;
Quand on ne songe plus, Iriste et mourant effort,
Qu'à chercher un salut, une boussole, un port,'
25A LES VOIX
Lfneancreoù l'on s'attaclie, un phareoù Ton s'adresse,
Oh! comme avec terreur, pilotes en détresse,
ÎNous nous apercevons qu'il nous manque la foi,
La foi, ce pur flambeau qui rassure l'effroi,
Ce mot d'espoir écrit sur la dernière page ,
Cette ciialoupe où peut se sauver l'équipage!
Comment donc se fait-il, ô pauvres insensés.
Que nous soyions si fiers? — Dites, vous qui pensez.
Vous que le sort expose, àme toujours sereine,
Si modeste à la gloire et si douce à la haine,
Vous, dont l'esprit toujours égal et toujours pur.
Dans la calme raison, cet immuable azur.
Bien haut, bien loin de nous, brille, grave et candide.
Comme une étoile fixe au fond du ciel splendide,
Soleil que n'atteint pas, tant il est abrité,
Ce roulis de l'abîme et de l'immensité.
Où flottent, dispersés par les vents qui s'épanchent,
Tant d'astres fatigués et de mondes qui penchent !
INTÉRIEURES. 2hb
Hélas ! que vous devez méditer à côté
De l'arrogance unie à notre cécité !
Que vous devez sourire en voyant notre gloire!
Et, comme un feu brillant jette une vapeur noire,
Que notre fol orgueil au néant appuyé
Vous doit jeter dans l'àme une étrange pitié!
Hélas! ayez pitié, mais une pitié tendre;
Car nous écoutons tout sans pouvoir rien entendre !
Cette absence de foi, cette incrédulité,
Ignorance ou savoir, sagesse ou vanité,
Est-ce, de quelque nom que notre orgueil la nomme,
Le vice de ce siècle ou le malheur de l'homme?
Est-ce un mal passager? est-ce un mal éternel?
Dieu peut-être a fait l'homme ainsi pour que le ciel,
Pleind'ombres pour nosyeux, soit toujours notre étude?
Dieu n'a scellé dans l'homme aucune certitude.
256 LES VOIX
Penser, ce n'est pas croire. A. peine par moment
Entend-on une voix dire confusément :
— (( Ne vous y fiez pas , votre œuvre est périssable !
» Tout ce que bâtit l'homme est bâti sur le sable 5
» Ce qu'il fait tôt ou tard par l'herbe est recouvert ;
» Ce qu'il dresse est dressé pour le vent du désert.
» Tous ces asiles vains où vous mettez votre âme ,
''Gloirequin'estquepourpre,amourquin'estque flamme,
» L'allière ambition aux manteaux étoiles ,
»Qu'i livre à tous les vents ses pavillons gonflés,
)' La richesse toujours assise sur sa gerbe,
» La science de loin si haute et si superbe,
» Le pouvoir sous le dais, le plaisir sous les fleurs,
» Tentes que tout cela ! l'édilice est ailleurs.
» Passez outre! cherchez plus loin les biens sans nombre.
>' Une tente, ô mortels, ne contient que de l'ombre ! »
On entend cette voix et l'on rêve long-temps.
Et l'on croil voir le ciel , moins obscur par instants,
INTÉRIEURES. 557
Comme à travers la brume on distingue des rives,
Presque entr'ouvert, s'emplir de vagues perspectives!
<jue croire? oh! j'ai souvent, d'unœil peut être expert,
Fouillé ce noir problème où la sonde se perd !
Ces vastes questions dont l'aspect toujours change,
Comme la mer , tantôt cristal et tantôt fange ,
J'en ai tout remué ! la surface et le fond !
J'ai plongé dans ce gouffre et l'ai trouvé profond !
Je vous atteste , ô vents du soir et de l'aurore ,
Étoiles de la nuit , je vous atteste encore ,
Par l'austère pensée à toute heure asservi ,
Que de fois j'ai tenté , que de fois j'ai gravi,
SeuljCherchantdansl'espaceunpoint qui me réponde,
Ces hauts lieux d'où l'on voit la ligure du monde!
Le glacier sur l'abîme ou le cap sur les mers !
Que de fois j'ai songé sur les sommets déserts ,
17
'258 LES VOIX
Tandis que lleuves, champs, forêts, cités, ruines,
Gisaient derrière moi dans les plis des collines ,
Que tous les monts fumaient comme des encensoirs,
Et qu'au loin l'océan , répandant ses flots noirs ,
Sculptant des liers écueils la haute architecture ,
Mêlait son bruit sauvage à l'immense nature !
Et je disais aux flots : Flots qui grondez toujours !
Je disais aux donjons , croulant avec leurs tours :
Tours où vit le passé! donjons que les années
Mordent incessamment de leurs dents acharnées ! -
Je disais à la nuit : ÏNuit pleine de soleils!
Je disais aux torrents, aux fleurs, aux fruitsvermeils,
A. ces formes sans nom que la mort décompose ,
Auxmonts,aux champs, auxbois:Savez-vousquelquechose?
Bien des fois , à cette heure où le soir et le vent
Font que le voyageur s'aciiemine en rèvani,
INTÉRIEURES. 2 .=.9
Je me suis dit en moi : — Cette grande nature ,
Cette création qui sert la créature ,
Sait tout ! Tout serait clair pour qui la comprendrait ! —
Gomme un muet qui sait le mot d'un grand secret
Et dont la lèvre écume à ce mot qu'il déchire ,
Il semble par moments qu'elle voudrait tout dire.
Mais Dieu le lui défend! En vain vous écoutez.
Aucun verbe en ces bruits l'un par l'autre heurtés !
Cette chanson qui sort des campagnes fertiles ,
Mêlée à la rumeur qui déborde des villes ,
Les tonnerres grondants, les vents plaintifsetsourds,
La vague de la mer, gueule ouverte toujours ,
Qui vient, hurle, ets'en va, puis sans fin recommeiu'e,
Toutes ces voix ne sont qu'un bégaiement immense!
L'homme seul peut parier et l'homme ignore, hélas!
înexplicahle arrêt ! quoiqu il rêve ici -bas ,
17
2(i0 LES VOIX
Tout se voile à ses yeux sous un nuage austère;
Et l'Ame du mourant s'en va dans le mvstère!
Aussi repousser Rome et rejeter Sion ,
Rire, et conclure tout par la négation,
Comme c'est plus aisé, c'est ce que font les hommes.
Lepeuquenouscroyonstientaupeuquenoussommes.
PuisqueDieul'a voulu, cestqu'ainsi tout est mieux!
î^kis de clarté peut-être aveuglerait nos yeux.
Souvent la branche casse où trop de fruit abonde.
Que deviendrions nous si, sans mesurer l'onde,
Le Dieu vivant, du haut de son éternité,
Sur l'humaine raison versait la vérité?
Le vase est trop petit pour la contenir toute.
Il suiïit que chaque âme en recueille une goutte,
Même à l'erreur mêlée! Hélas! tout homme on soi
Porte un obscur repli (|ui refuse la foi.
INTÉIUEURES. -iiil
Dieu ! la mort ! mois sans fond qui caciienl ira ;i!>h!!c !
L'épouvante saisit le cœur le plus subiluse
Dès qu'il s'est hasardé sur de si grandes eaux.
On ne les franchit pas tout d'un vol. Peu d'oiseaux
Traversent l'océan sans reposer leur aile.
il n'est pas de croyant si pur et si lidèle
Qui ne tremble et n'hésite à de certains moments.
Quelle âme est sans faiblesse et sans accablements?
Enfants! résignons-nous et suivons notre route.
Tout corps traîne son ombre et tout esprit son doute.
Septctiibrc î83."i.
A EUGÈNE \r H.
XXIX.
 EUGÈNE V.'^ II
Puisqu'il plut au Seigneur de te briser, poète ; *
Puisqu'il plut au Seigneur de comprimer ta tête
De son doigt souverain ,
D'en faire une urne sainte à contenir l'extase ,
D'y mettre le génie , et de sceller ce vase
Avec un sceau d'airain ;
266 LES VOIX
Puisque le Seigneur Dieu t'accorda, noir mystère:
Un puits pour ne point boire, une voix pour le taire,
Et souffla sur ton front ,
Et comme une nacelle errante et d'eau remplie ,
Fit rouler ton esprit à travers la folie ,
Cet océan sans fond ;
Puisqu'il voulut ta chute, et que la mort glacée,
Seule, te fit revivre en rouvrant ta pensée
Pour un autre horizon ;
Puisque Dieu, t'enfermant dans la cage charnelle ,
Pauvre aigle , te donna l'aile et non la prunelle ,
L'âme et non la raison ;
Tu pars du moins, mon frère, avec ta robe blanche '
Tu retournes à Dieu comme l'eau qui s'épanche
Par son poids naturel !
Tu retournes à Dieu , tète de candeur pleine ,
liNTÉliiELJRES. 5(i7
Comme y va la lumière, et comme y va l'haleine
Qui des fleurs monte au ciel !
Tu n'as rien dit de mal, tu n'as rien fait d'étrange.
Comme une vierge meurt, comme s'envole un ange,
Jeune homme , tu t'en vas !
Rien n'a souillé ta main ni ton cœur; dans ce monde
Où chacun court, se hâte, et forge , et crie , et gronde,
A peine tu rêvas !
Gomme le diamant, quand le feu le vient prendre,
Disparaît tout entier, et sans laisser de cendre,
Au regard ébloui ,
Comme un rayon s'enfuit sans rien jeter de sombre ,
Sur la terre après toi tu n'as pas laissé d'ombre,
Esprit évanoui 1
268 LES VOIX
Doux et biond compagnon de toute mon enfance,
Oh ! dis-moi, maintenant, frère marqué d'avance
Pour un morne avenir,
Maintenant que la mort a rallumé ta flamme ,
Maintenant que la mort a réveillé ton àme,
Tu dois te souvenir !
Tu dois te souvenir de nos jeunes années !
Quand les flots transparents de nos deux destinées
Se côtoyaient encor,
Lorsque JNapoléon flamboyait comme un phare ,
Et qu'enfants nous prêtions 1 oreille à sa fanfare
Gomme une meute au cor !
Tu dois te souvenir des vertes Feuillantines ,
Et de la grande allée où nos voix enfantines ,
Nos purs gazouillements ,
Ont laissédansles coins des murs, dans les fontaines ,
INTERIEURES. ' 2G »
Dans le nid des oiseaux et dans le creux des chênes ,
Tant d'échos si charmants !
O temps ! jours radieux ! aube trop tôt ravie !
Pourquoi Dieu met-il donc le meilleur de !a vie
Tout au commencement ?
Nous naissions! on eût dit que le vieux monastère
Pour nous voir rayonner ouvrait avec mystère
Son doux regard dormant.
T'en souviens-tu, mon frère ? après l'heure d'étude,
Oh ! comme nous courions dans cetle solitude!
Sous les arbres blottis ,
Nous avions, en chassant quelque insecte qui saule,
L'herbejusqu' aux genoux, car Tiierbeétait bien haute,
Nos genoux bien petits.
270 LES VOIX
Vives têtes d'enfants par la course effarées ,
Nous poursuivions dans l'air cent ailes bigarrées ;
LfC soir nous étions las ;
Nous revenions , jouant avec Lout ce qui joue ,
Frais, joyeux, et tous deux baisés à pleine joue
Par notre mère, hélas !
Ellegrondait: — Voyez! commeils sont faits! ces hommes!
Les monstres! ils auront cueilli toutes nos pommes.
Pourtant nous les aimons.
Madame , les garçons sont le souci des mères ,
Car ils ont la fureur de courir dans les pierres
Comme font les démons ! —
Puis un même sommeil, nous berçantcomme un hôte,
Tous deux au même lit nous couchait côte à côte ;
Puis un même réveil.
Puis, Irenijié dans un lait sorti chaud de l'étable,
i>'réRîEï,iRES. -m
Le même pain faisait rire à la même lal)le
Notre appétit vermeil !
Etnousrecommencionsnosjeux,cueillantpargeri}e
Les fleurs, tous les bouquets qui réjouissent l'herbe,
Le lys à Dieu pareil ,
Surtout ces fleursdeflammeet d'or qu'on voit, si bell<'.; >
Luire à terre en avril comme des étincelles
Qui tombent du soleil !
On nous voyait tous deux , gaîtc de la famille ,
Le front épanoui , courir sous la ciiarmille ,
L'œil de joie enflammé... —
Hélas ! hélas ! quel deuil pour ma tête orpheline i
Tu vas donc désormais dormir sur la colline ,
Mon pauvre bien-aimé !
272 LES VOÎX
Tu vas dormir là-haut sur la colline verte ,
Qui , livrée à l'hiver, à tous les vents ouverte ,
A le ciel pour plafond ;
Tu vas dormir, poussière, au fond d'un lit d'argile;
Et moi je resterai parmi ceux de la ville
Qui parlent et qui vont !
Et moi je vais rester, souffrir, agir et vivre;
Voir mon nom se grossir dans les bouches de cuivre
De la célébrité ;
Et cacher, comme à Sparte, en riant quand on entre,
Le renard envieux qui me ronge le ventre ,
Sous ma robe abrité !
Je vais reprendre, hélas! mon œuvre commencée,
Rendre ma barque fréle à l'onde courroucée ,
Lutter contre le sort ;
Enviant souvent ceux qui dorment sans murmure,
INTÉRIEURES. 27 S
Comme un doux nid couvé pour la saison future ,
Sous l'aile de la mort!
J'ai d'austères plaisirs. Comme un prêtre à l'église,
Je rêve à l'art qui charme, à l'art qui civilise.
Qui change l'homme un peu,
Et qui, comme un semeur qui jette au loin sa graine,
En semant la nature à travers l'âme humaine,
Y fera germer Dieu !
Quand le peuple au théâtre écoute ma pensée,
J'y cours, et là, courbé vers la foule pressée.
L'étudiant de près,
Sur mon drame touffu dont le branchage plie.
J'entends tomber ses pleurs comme la large pluie
Aux feuilles des forêts!
18
IIU ' LES VOIX
Mais quel labeur aussi ! que de flots ! quelle écume !
Surtout lorsque l'envie, au cœur plein d'amertume,
Au regard vide et mort,
Fait, pour les vils besoins de ses luttes vulgaires.
D'une bouche d'ami qui souriait naguères
Une bouche qui mord!
Quelle vie! et quel siècleàl'entour ! — Vertu, gloire,
Pouvoir, génie et foi, tout ce qu'il faudrait croire.
Tout ce que nous valons,
Le peu qui nous restait de nos splendeurs décrues.
Est traîné sur la claie et suivi dans les rues
Par le rire en haillons !
Combien de calomnie et combien de bassesse !
Combien de pamphlets vils qui flagellent sans cesse
Quiconque vient du ciel ,
Et qui font , la blessant de leur lance payée,
INTÉRIEURES. 275
Boire à la Vérité, pâle et crucifiée,
Leur éponge de liel !
Combien d'acharnements sur toutes les victimes!
Que de rhéteurs , penchés sur le bord des abîmes ,
Riant, ô cruauté!
De voir l'affreux poison qui de leurs doigts découle,
Goutte à goutte, ou par flots, quandleurs mainssur lafoule
Tordent l'impiété !
L'homme, vers le plaisir se ruant par cent voies,
Ne songe qu'à bien vivre et qu'à chercher des proies ;
L'argent est adoré ;
Hélas! nos passions ont des serres infâmes
Où pend, triste lambeau, tout ce qu'avaient nosâmes
De chaste et de sacré î
18.
276 LES VOIX
A quoi bon, cependant? à (|iioi bon tant de haine,
Et faire tant de mal , et prendre tant de peine,
Puisque la mort viendra !
Pour aller avec tous où tous doivent descendre!
Et pour n'êtreaprèstoutqu'uneombre,unpeu de cendre
Sur qui l'herbe croîtra !
A quoi bon s'épuiser en voluptés diverses?
A quoi bon se bâtir des fortunes perverses
Avec les niaux d'autrui?
Tout s'écroule; et, fruit vert qui pend à la ramée,
Demain ne mûrit pas pour la bouche affamée
Qui dévore aujourd'hui!
Ce (|ue nous croyons être avec ce que nous sommes,
Beauté, riciiesse, honneurs,ceque rêvent leshommes,
Hélas! et ce qu'Us font,
Pêle-mêle, à travers les chants ou les huées,
INTÉRIEURES. 277
Comme c'est emporté par rapides nuées
Dans un oubli |)rofond!
Et puis quelle éternelle et lugubre fatigue
De voir le peuple enflé monter jusqu'à sa digue,
Dans ses terribles jeux!
Sombre océan d'esprits dont l'eau n'est pas sondée,
Et qui vient faire autour de toute grande idée
Un murmure orageux !
Quel choc d'ambitions luttant le long des routes,
Toutes contre chacune et chacune avec toutes !
Quel tumulte ennemi !
Comme on raille d' en-bas tout astre qui décline ! . . . —
Oh ! ne regrette rien sur la haute colline
Où tu t'es endormi !
278 LES VOIX INTÉRIEURES.
Là, tu reposes, toi! Là, meurt toute voix fausse.
Chaque jour, du Levant au Couchant, sur ta fosse
Promenant son flambeau,
L'impartial soleil, pareil à l'espérance.
Dore des deux côtés sans choix ni préférence
La croix de ton tombeau!
Làjtun'entendsplusrienquel'herbeetlabroussaiHe,
Le pas du fossoyeur dont la terre tressaille,
La chute du fruit mùr,
Et, par moments, le chant dispersé dans l'espace,
Du bouvier qui descend dans la plaine et qui passe
Derrière le vieux mur !
Mars 1857.
A OLYMPIO
XXX.
A OLYMPIO.
Un jour l'ami qui reste à ton cœur qu'on déchire
Contemplait tes malheurs,
Et tandis qu'il parlait, ton sublime sourire
Se mêlait à ses pleurs :
282 LES VOIX
« Te voilà donc, ô toi dont la foule rampante
» Admirait la vertu,
» Déraciné, flétri , tombé sur une pente
» Comme un cèdre abattu !
' Te voilà sous les pieds des envieux sans noml>re
» Et des passants rieurs,
» Toi dont le front superbe accoutumait à l'ombre
» Les fronts inférieurs!
» Ta feuille est dans la poudre, et ta racine austère
» Est découverte aux veux.
IINTÉRIEURES. 283
» Hélas! tu n'as plus rien d'abrité dans la terre
» Ni d'éclos dans les cieux!
«Jeune homme, on vénérait jadis ton œil sévère ,
» Ton front calme et tonnant;
> Ton nom était deceux qu'on craint et qu'on révère,
» Hélas! et maintenant
» Leslfféchants, accourus pour déchirer ta vie,
» L'ont prise entre leurs dents,
» Et les hommes alors se sont avec envie
» Penchés pour voir dedans !
)> Avec des cris de joie ils ont compté tes plaies
» Et compté tes douleurs ,
)' Comme sur une pierre on compte des «nonnaies
» Dans l'antre des voleurs.
28Zj LES VOIX
» Ta chaste renommée, aux exemples utiles,
«N'a plus rien qui reluit,
» Sillonnée en tous sens par les hideux reptiles
"Qui viennent dans la nuit.
' Éclairée à la flamme, à toute heure visible,
» De ton nom rayonnant,
)> Au bord du grand chemin, ta vie est une cible
» Offerte à tout venant
» Où cent flèches, toujours sifflant dans la nuit noire,
» S'enfoncent tour-à-tour,
» Chacun cherchant ton cœur, ï un visant à ta gloire,
» Et l'autre à ton amour !
«Ta réputation, dont souvent nous nous sommes
» Écriés en rêvant.
INTERIEURES. 285
» Se disperse et s'en va dans les discours des hommes,
«Comme un feuillage au vent!
» Ton âme, qu'autrefois on prenait pour arbitre
» Du droit et du devoir,
» Est comme une taverne où ciiacun à la vitre
» Vient regarder le soir,
» Alin d'y voir à table une orgie aux chants grêles,
» Au propos triste et vain ,
» Qui renverse à grand bruit les cœurs pleins de querelles
» Et les brocs pleins de vin !
» Tes ennemis ont pris ta belle destinée
» Et l'ont brisée en fleur.
» Ils ont fait de ta gloire aux carrefours trainée
» Ta plus grande douleur!
286 LES VOIX
» Leurs mains ont retourné ta robe dont le lustre
» Irritait leur fureur;
» Avec la même pourpre ils t'ont fait vil d'illustre
» Et forçat d'empereur!
»iNul ne te défend plus. On se fait une fête
» De tes maux aggravés.
» On ne parle de toi qu'en secouant la tête,
» Et l'on dit : Vous savez !
» Hélas! pour te haïr tous les cœurs se rencontrent.
» Tous t'ont abandonné.
» Et tes amis pensifs sont comme ceux qui montrent
» Un palais ruiné.
INTÉRIEURES. . 287
II.
» Mais va, pour qui comprend ton âme haute et grave,
«Tu n'en es que plus grand.
»Ta vie a, maintenant que l'obstacle l'entrave,
» La rumeur du torrent.
» Tous ceux qui de tes jours orageux et sublimes
» S'approchent sans effroi ,
>) Reviennent en disant qu'ils ont vu des abîmes
» En se penchant sur toi !
» Mais peut-être, àtraversl'eaudecegouffreimmense
» Et de ce cœur profond ,
288 LES VOIX
» On venait cette perle appelée innocence,
» En regardant au fond!
» On s'arrête aux brouillards dont ton âme est voilée,
» Mais moi, juge et tétnoin,
» Je sais qu'on trouverait une voûte étoilée
» Si l'on allait plus loin!
» Et qu'importe, après tout, que le monde t'assiège
» De ses discours mouvants ,
» Et que ton nom se mêle à ces flocons de neige
» Poussés à tous les vents!
» D'ailleurs que savent-ils? nous devrions nous taire.
» De quel droit jugeons-nous?
» Nous qui ne voyons rien au ciel ou sur la terre
» Sans nous mettre à genoux !
INTERIEURES. 289
» La certitude — hélas, insensés que nous sommes
» De croire à l'œil humain ! —
» Ne séjourne pas plus dans la raison des hommes
» Que l'onde dans leur main.
» Elle mouille un moment, puis s'écoule infidèle,
» Sans que l'homme, ô douleur!
» Puisse désaltérer à ce qui reste d'elle
» Ses lèvres ou son cœur !
>' L'apparence de tout nous trompe et nous fascine.
» Est-il jour? Est-il nuit?
»)Rien d'absolu. Tout fruit contient une racine,
» Toute racine un fruit.
» Le même objet qui rend votre visage sombre
» Fait ma sérénité.
290 LES VOIX
» Toute chose ici-bas par une face est ombre
» Et par l'autre clarté.
» Le lourd nuage, effroi des matelots livides
» Sur le pont accroupis ,
» Pour le brun laboureur dont les champs sont arides
» Est lin sac plein d'épis!
» Pour juger un destin il en faudrait connaître
» Le fond mystérieux ;
» Ce qui gît dans la fange aura bientôt peut-être
» Des ailes dans les cieux !
» Cette âme se transforme, elle est tout près d'éclore,
» Elle rampe , elle attend ,
» Aujourd'hui larve informe, et demain dès l'aurore
« Papillon éclatant !
INTERIEURES. 291
III.
» Tu souffres cependant! toi sur qui l'ironie
» Épuise tous ses traits,
» Et qui te sens poursuivre, et, par la calomnie,
» Mordre aux endroits secrets !
» Tu fuis, pâle et saignant, et, pénétrant dans l'ombre
» Par ton flanc déchiré,
» La tristesse en ton âme ainsi qu'en un puits sombre
)) Goutte à goutte a filtré !
►> Tu fuis, lion blessé, dans une solitude,
» Rêvant sur ton destin,
19.
292 LES VOIX
» Et le soir te retrouve en la même attitude
» Où l'a vu le matin !
» Là, pensif, cherchant l'ombre où ton âme repose,
» L'ombre que nous aimons;
» INe songeant quelquefois, de l'aube à la nuit close,
» Qu'à la forme des monts -,
') A-ttentif aux ruisseaux, aux mousses étoilées,
» Aux champs silencieux ,
» A. la virginité des herbes non foulées,
' A la beauté des cieux ;
» Ou parfois contemplant, de quelque grève austère,
» L'esquif en proie aux flots
"Qui fuit, rompant les fils qui liaient à la terre
•> Les cœurs des matelots;
INTÉRIEURES. 293
» Contemplant le front vert et la noire narine
» De l'antre ténébreux,
» Et l'arbre qui , rongé par la bise marine ,
w.Tord ses bras douloureux,
» Et l'immense océan où la voile s'incline,
» Où le soleil descend ,
)' L'océan qui respire ainsi qu'une poitrine,
» S' enflant et s'abaissant ;
» Du haut de la falaise aux rumeurs infinies ,
» Du fond des bois touffus,
» Tu mêles ton esprit aux grandes harmonies
" Pleines de sens confus,
» Qui , tenant ici-bas toute chose embrassée ,
» Vont de l'aigle au serpent.
29/i LES VOIX
» Que toute voix grossit et que sur la pensée
» La nature répand !
IV.
» Console-toi, poète! — Un jour, bientôt peut-être,
» Les cœurs te reviendront ,
» Et pour tous les regards on verra reparaître
» Les flammes de ton front.
» Tous les côtés ternis de ta gloire outragée ,
» Nettoyés un matin ,
» Seront comme une dalle avec soin épongée
» Après un grand festin.
INTERIEURES. 295
»En vain tes ennemis auront armé le monde
))De leur rire moqueur,
» Et sur les grands chemins répandu comme l'onde
» Les secrets de ton cœur.
» En vain ils jetteront leur rage humiliée
» Sur ton nom ravagé ,
'• Comme un chien qui remâche une chair oubliée
» Sur l'os déjà rongé.
» Ils ne prévaudront pas, ces hommes qui t'entourent
»De leurs obscurs réseaux.
>' Ils passeront ainsi que ces lueurs qui courent
» A travers les roseaux.
» Ils auront bien toujours pour toi toute la haine
» Des démons pour le Dieu ;
296 LES VOIX
» Mais un soiifïle éteindra leur bouche impure pleine
» De paroles de feu.
«Ils s'évanouiront, et la i'oule ravie
» Verra , d'un œil pieux ,
» Sortir de ce tas d'ombre amassé par l'envie
» Ton front majestueux !
* En attendant regarde en pitié cette foule
» Qui méconnaît tes chants ,
» Et qui de toutes parts se répand et s'écoule
» Dans les mauvais penchants.
» Laisse en ce noir chaos qu'aucun rayon n'éclaire,
» Ramper les ignorants ,
» L'orgueilleux dont la voix grossit dans la colère
» Comme l'eau des torrents ;
li^TÉRIEURES. 297
» La beauté sans amour dont les pas nous entraînent ,
» Femme aux yeux exercés
" Dont la robe flottante est un piège où se prennent
» Les pieds des insensés ;
» Les rhéteurs qui de bruit emplissent leur parole
» Quand nous les écoutons ;
y Et ces hommes sans foi, sans culte, sans boussole,
» Qui vivent à tâtons ;
» Et les flatteurs courbés , aux douceurs familières
» Aux fronts bas et rampants ;
» Et les ambitieux qui sont comme des lierres
>■> L'un sur l'autre grimpants!
» JNon , tu ne portes pas , ami , la même chaîne
» Que ces hommes d'un jour.
298 LES VOIX
» Ils sont vils, et toi grand. Leur joug est faitcle haine,
» Le tien est fait d'amour !
» Tu n'as rien de commun avec le monde infime
» Au souffle empoisonneur ;
» Car c'est pour tous les yeux un spectacle sublime
» Quand la main du Seigneur
)' Loin du sentier banal où la foule se rue
» Sur quelque illusion ,
» Laboure le génie avec cette charrue
» Qu'on nomme passion ! »
INTÉRIEURES, 299
Et quand il eut fini , toi que la haine abreuve ,
Tu lui dis d'une voix attendrie un instant,
Voix pareille à la sienne et plus haute pourtant,
Gomme la grande mer qui parlerait au fleuve :
« Ne me console point et ne t'afflige pas,
» Je suis calme et paisible.
M)() LES VOIX
» ie ne regarde point le monde d'ici-bas,
» Mais le monde invisible.
>' Les hommes sont meilleurs, ami, que tu ne crois.
» Mais le sort est sévère.
» C'est lui qui teint de vin ou de lie à son choix
»Le pur cristal du verre.
«Moi, je rêve! écoutant le cyprès soupirer
«Autour des croix d'ébène,
» Et murmurer le fleuve et la cloche pleurer
»Dans un coin de la plaine,
)' Recueillant le cri sourd de l'oiseau qui s'enfuit,
»Du char traînant la gerbe,
" Et la plainte qui sort des roseaux, et le bruit
» Que fait la toutfe d'herbe,
. INTÉRIEURES. 301
» Prêtant l'oreille aux flots qui ne peuvent dormir,
» A l'air dans la nuée,
). J'erre sur les hauts lieux d'où l'on entend gémir
» Toute chose créée !
»Là, je vois, comme un vase allumé sur l'autel,
» Le toit lointain qui fume -,
>' Et le soir je compare aux purs flambeaux du ciel
»Tout flambeau qui s'allume.
>) Là, j'abandonne aux vents mon esprit sérieux
«Comme l'oiseau sa plume;
» Là, je songeau malheur del' homme, etj'entends mieux
» Le bruit de cette enclume.
» Là, je contemple, ému, toutcequi s'offre aux 3 eux.
«Onde, terre, verdure;
302 LES VOIX
» Et je vois l'homme au loin , mage mystérieux ,
» Traverser la nature
» Pourquoi me plaindre, ami?touthommeàtoutmoment
» Souffre des maux sans nombre.
»Moi, sur qui vient la nuit, j'ai gardé seulement
» Dans mon horizon sombre ,
» Comme un rayon du soiraufrontd'unmontobscur,
» L'amour, divine flamme,
» L'amour qui dore encor ce que j'ai de plus pur
» Et de plus haut dans l'àme !
» Sans doute en mon avril, ne sachant rien à fond,
«Jeune, crédule, austère,
>♦ J'ai fait des songes d'or comme tous ceux qui font
» Des songes sur la terre î
INTÉRIEURES. SOS
» J'ai vu la vie en tleurs sur mon front s'élever
» Pleine de douces choses.
» Mais quoi ! me crois-tu donc assez fou pour rêver
» L'éternité des roses ?
» Les chimères, qu'enfant mes mains croyaient toucher,
» Maintenant sont absentes ;
» Et je dis au bonheur ce que dit le nocher
» Aux rives décroissantes.
» Qu'importe ! je m'abrite en un calme profond
» Plaignant surtout les femmes ;
» Et je vis l'œil fixé sur le ciel où s'en vont
» Les ailes et les âmes.
» Dieu nous donne à chacun notre part du destin,
»Au fort, au faible, au lâche.
sou LES VOIX
» Corinne un maître soigneux levé dès le malin
«Divise à tous leur taclie.
* Soyons grands. Le grand cœur à Dieu même est pareil.
«Laissons, doux ou funestes,
» Se croiser sur nos pieds la foudre et le soleil ,
)' Ces deux clartés célestes.
» Laissons gronder en bas cet orage irrité
« Qui toujours nous assiège;
» Et gardons au-dessus notre tranquillité
» Comme le mont sa neige.
«Va, nul mortel ne brise, avec la passion
« Vainement obstinée ,
» Cette âpre loi que l'un nomme Expiation
M Et l'autre Destinée.
INTÉRIEURES. 305
» Hélas! de quelque nom que, broyé sous l'essieu,
» L'orgueil humain la nomme,
» Roue immense et fatale, elle tourne sur Dieu ,
» Elle roule sur l'homme ! »
Octobre 1855.
20
XXXI.
20.
La tombe dit à la rose :
— Des pleurs dont l'aube t'arrose
Que fais-tu, tleur des amours?
La rose dit à la tombe :
— Que fais-tu de ce qui tombe
Dans ton gouffre ouvert toujours"?
310 LES VOIX INTÉRIEURES.
La rose dit : — Tombeau sombre,
De ces pleurs je fais dans l'ombre
Un parfum d'ambre et de miel.
La tombe dit : — Fleur plaintive,
De chaque âme qui m'arrive
Je fais un ange du ciel !
Juin 1837.
XXXIl.
0 muse, contiens-toi! museaux hymnes d'airain!
Muse de la loi juste et du droit souverain !
Toidontla boucheabondeen mots trempésde tlamme,
Étincelles de feu qui sortent de ton âme,
Oh ! ne dis rien encore et laisse-les aller !
Attends que l'heure vienne où tu puisses parler.
3U LES VOIX
Endure le spectacle en vierge résignée.
Qu'à peine un mouvement de ta lèvre indignée
Révèle ton courroux au fond du cœur grondant.
Dans ce siècle où chacun, noyant ou fécondant,
Se répand au hasard comme l'eau d'un orage,
Où l'on ne voit partout qu'impuissance et que rage,
Qu'inutiles fardeaux qu'on s'obstine à rouler.
Que Samsons écrasés sous ce qu'ils font crouler,
Le plus fort est celui qui tient sa force en bride.
L'océan quelquefois montre à peine une ride.
Jusqu'au jour d'éclater, plus proche qu'on ne croit.
Ne te dépense pas. Qui se contient s'accroît.
Aie au milieu de tous l'attitude élevée
D'une lente déesse à punir réservée,
Qui, recueillant sa force ainsi qu'un saint trésor
Pourrait depuis long-temps et ne veut pas encor !
INTÉRIEURES. 315
Va cependant ! — contemple et le ciel et le monde.
Et que tous ceux qui font quelque travail immonde,
Que ces trafiquants vils épris d'un sac d'argent,
Que ces menteurs publics, au langage changeant,
Pleins de méchanceté dans leur âme hypocrite
Et dorés au dehors de quelque faux mérite ,
Tous ceux, grands ou petits, que marque un sceau fatal.
Que l'envieux bâtard accroupi dans le mal ,
Que ce tribun valet, plus lâche qu'une femme.
Qui dans les carrefours vend sa parole infâme.
Toujours prêt pour de l'or à souffleter la loi,
Forgeant l'émeute au peuple ou la censure au roi,
Que l'ami faux par qui la haine s'ensemence,
Et ceux qui nuit et jour occupent leur démence
D'une orgie effrontée au tumulte hideux.
Te regardent passer tranquille au milieu d'eux,
Saluant gravement les fronts que tu révères.
Muette, et l'œil pourtant plein de choses sévères!
316 LES VOIX LNTÉRIELRES.
Fouille ces cœurs profonds de ion reyard ai'<lenL
Et que, lorsque le peuple ira se demandant :
— Sur qui donc va tomber, dans la foule éperdue,
Cette foudre en éclairs dans sesyeuxsuspendue? —
Chacun d'eux, contemplant son œuvre avec effroi,
Se dise en frissonnant : C'est peut-être sur moi!
En attendant, demeure impassible et sereine.
Qu'aucun pan de ta robe en leur fange ne traîne;
Et (jue tous ces pervers tremblent dès à présent
De voir auprès de toi, formidable et posant
Son ongle de lion sur ta lyre étoilée,-
Ta colère superbe à tes pieds muselée î
St'|tleiiil>ie 1!?5<
TABLE.
TABLE.
PREFACE. VU
I. — Ce siècle est grand et fort. 3
II. — SUNT LACRYMjï: berum. 9
m Quelle est la fin de tout ? 39
IV. — A l'arc de triomphe. 43
V. — DIEU est toujours LA. 77
VI. — Oh! vivons! disent-ils. 101
VII. — A VIRGILE. 109
VIII. — Venez que je vous parle. 115
IX. — PENDANT QUE LA FENETRE ÉTAIT OUVERTE. 119
X. — A ALBERT DUREE. 123
XI. — Puisqu'ici bas toute âme. 131
XII. —A OL. 137
320 TABLE.
XIII. — Jeune homme, ce méchant. I 43
XIV. — AVRIL. — A LOUIS B. 147
XV. — LA VACHE. 1.=Î3
XVI. — PASSÉ. 1.59
XVII. — SOIRÉE EN MER. 167
XVIII. —Dans Virgile parfois. 179
XIX. — A UN RICHE. 183
XX. — Regardez : les enfants. 197
XXI. — Dans ce jardin antique. 20ô
XXII. — A DES OISEAUX ENVOLÉS. 207
XXIII. — A quoi je songe? — Hélas ! 221
XXIV. — UNE NUIT qu'on ENTENDAIT LA MER SANS LA VOIR. 227
XXV. — TENTANDA VIA EST. 233
XXVI. — Jeune fille, Tamour. 239
XXVII. — APRÈS UNE LECTURE DE DANTE. 245
XXVIII. — PENSAR, DUDAR — A MADEMOISELLE LOUISE B. 249
XXIX. — A EUGÈNE V»« H. 26.5
XXX. — A OL-ÏMPIO. 281
XXXI. —La tombe dil à la rose. 309
XXXII. —O Muse, contiens-toi ! 313
FIN.
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